Les ressources gazières font monter la tension entre le Liban et Israël

Beyrouth a signé des contrats d’exploration offshore avec un consortium mené par Total. L’un des blocs se trouve dans une zone revendiquée par les Israéliens.

Prenez une région avec une forte dose de tensions politiques et militaires, ajoutez une odeur de gaz, saupoudrez de pétrole : il y a de fortes chances que la situation s’envenime.

C’est le cas au Liban. Le pays du Cèdre, coincé entre la guerre en Syrie et un conflit larvé avec Israël, rêve depuis des années des ressources potentielles qui se trouvent dans ses eaux territoriales. Ces dernières années, la région a été riche en découvertes d’hydrocarbures : en Egypte, en Israël ou à Chypre, d’importants champs gaziers ont été découverts et plusieurs projets sont en cours. Au Liban, une première étape a été franchie, mi-février, avec l’octroi de deux zones d’exploration à un consortium mené par le groupe français Total, avec l’italien Eni et le russe Novatek.

La signature de ce premier acte a rempli d’espoir les milieux économiques libanais, qui voient dans la découverte d’hydrocarbures un moyen de sortir le pays de sa situation économique désastreuse, caractérisée par un taux de chômage estimé à 20 % et une dette publique supérieure à 150 % du PIB en 2017. Le gaz pourrait d’abord servir à pourvoir aux énormes besoins énergétiques du Liban, où les coupures d’électricité sont quotidiennes.

Au cœur du litige : un triangle de 860 km2

« Ils ont lancé un appel d’offres pour un bloc qui de toute évidence est à nous », dénonce le ministre israélien de la défense, Avigdor Lieberman.

Mais l’une des deux zones d’exploration d’hydrocarbures, le bloc 9, est frontalière des eaux territoriales israéliennes. Au cœur du litige : un triangle de 860 km2, qui a fait monter le ton des deux côtés de la frontière. Selon Israël, cette poche se trouve dans des eaux maritimes qui n’appartiennent pas au Liban. « Ils ont lancé un appel d’offres pour un bloc qui de toute évidence est à nous », a ainsi lâché le ministre israélien de la défense, Avigdor Lieberman, le 31 janvier.

Faux, rétorque Beyrouth. « Il n’y a ni zone disputée ni contentieux. Il y a agression », a rétorqué Cesar Abi Khalil, le ministre libanais de l’énergie. « Aucune menace, aucune pression ne nous fera renoncer aux frontières maritimes du Liban, ni à ses ressources pétrolières », a déjà prévenu Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, puissant parti chiite qui a affronté Israël en 2006 lors d’une guerre qui a fait près de 1 200 morts.

« Il n’y a ni zone disputée ni contentieux. Il y a agression », répond Cesar Abi Khalil, le ministre libanais de l’énergie.

Le gouvernement israélien, lui, a déjà annoncé avoir lancé des commandes de nouvelles corvettes militaires pour défendre ses installations gazières contre d’éventuelles attaques venues du Liban.

Pourquoi ce litige, alors que le Liban a déposé depuis 2010 aux Nations unies des cartes de sa frontière maritime, tracée à l’aide d’experts scientifiques et militaires ? En décidant de démarrer par le bloc 9, Beyrouth veut affirmer sa souveraineté sur cette zone. « Les Israéliens ont commencé à protester à l’été 2017, quand ils ont vu qu’on travaillait sérieusement », explique un conseiller du gouvernement libanais.

C’est aussi la volonté des Israéliens de dresser un mur entre les deux pays qui a contribué à envenimer la dispute : les travaux actuels se déroulent non loin de la côte. « Son tracé à cet endroit, même déplacé de seulement quelques mètres, pourrait influencer la délimitation de la frontière maritime », estime la même source.

Des efforts de médiation vains

Le mur, dont la construction a été suspendue jusqu’au 22 février, a été l’objet de discussions au cours d’une récente réunion tripartite entre le Liban, Israël et les forces de l’ONU déployées dans le sud du pays. Beyrouth conteste sur treize points le tracé de la « ligne bleue », la ligne de retrait délimitée après la fin de l’occupation israélienne du Sud-Liban en 2000.

« Il y a des discussions très constructives, nous appelons les Israéliens à être également constructifs dans ces discussions. Trouvons d’abord un accord sur la frontière et ensuite les gens pourront évaluer s’ils ont besoin ou non d’un mur de sécurité », a expliqué le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson, lors de sa visite à Beyrouth le 15 février.

Ce déplacement s’inscrivait dans le cadre de l’ultime médiation menée par Washington pour régler le contentieux israélo-libanais sur les frontières terrestre et maritime. Un autre émissaire a été envoyé à Beyrouth dans la même période, David Satterfield, secrétaire d’Etat adjoint pour les affaires du Proche-Orient.

Ces efforts ont été vains : le Liban a campé sur sa position, refusant un compromis et revendiquant sa légitimité sur les 860 km² litigieux au nord des blocs israéliens. Les médias se sont faits l’écho d’une nouvelle proposition adressée par Beyrouth aux Américains, à destination des Israéliens : selon le conseiller du gouvernement, il ne s’agit de rien d’autre que de la réaffirmation du tracé de la frontière maritime selon les cartes déposées à l’ONU.

Un affrontement encore très théorique

Mais cet affrontement qui s’annonce pour les ressources gazières est pour l’instant très théorique. « Il n’y a encore aucune découverte concrète. L’exploration va commencer prochainement, mais rien ne dit qu’elle sera concluante », prévient Francis Perrin, directeur de recherches à l’IRIS et fin connaisseur des enjeux énergétiques au Proche-Orient. « Dans le meilleur des cas, il peut y avoir un début de production en 2022 au plus tôt. »

Prudent, le consortium mené par Total précise que le premier puits d’exploration se situera dans une zone non contestée.

Prudent, le consortium mené par Total précise bien que le premier puits d’exploration se situera sur le bloc 4, qui se trouve dans une zone non contestée. Le groupe français et ses partenaires se disent « bien conscients de la dispute frontalière entre le Liban et Israël sur le sud du bloc 9 ».

Pour contourner l’obstacle, le consortium assure que les secteurs les plus prometteuses en hydrocarbures seraient loin de la zone contestée, à plus de 20 kilomètres au nord. « Personne, et surtout pas les compagnies pétrolières, n’a intérêt à aller chatouiller les Israéliens ou à chercher à augmenter la tension », analyse un bon connaisseur du dossier.

« Personne, et surtout pas les compagnies pétrolières, n’a intérêt à aller chatouiller les Israéliens », analyse un connaisseur du dossier.

Contactées par Le Monde, plusieurs sources informées, à Beyrouth, se refusent à toute dramatisation et ne croient pas à un conflit ouvert. « On peut être à la fois optimiste et pessimiste », analyse M. Perrin. « C’est une zone où il y a plus de gaz que de confiance, et la tension va probablement s’accroître. Mais, d’un autre côté, tout le monde à intérêt à ce que ce gaz soit valorisé et acheminé pour toucher sa part de cette rente gazière. »

De lourds investissements

La question du transport du gaz va d’ailleurs poser des problèmes très concrets : pour que les groupes pétroliers décident de s’engager dans la production de gaz, il leur faudra s’assurer qu’il est possible de commercialiser ces ressources. Or la porte israélienne est fermée, le marché libanais est réduit et la Syrie est en lambeaux.

Pour exporter vers des régions qui consomment énormément de gaz, comme l’Europe ou l’Asie, le Liban devra se doter d’usines qui permettent de liquéfier le gaz, pour pouvoir le transporter par bateaux. Mais ces installations demandent de très lourds investissements, dans un pays qui garde à l’esprit que la dernière guerre avec Israël s’était soldée par la destruction d’une grosse partie de ses infrastructures.