Répression à Gaza : protestations de pure forme dans le monde arabe (Benjamin Barthe – Le Monde)

La plupart des capitales arabes ont publié un communiqué condamnant les tirs de l’armée israélienne. Malgré tout, l’isolement des Palestiniens est croissant au Proche-Orient.

Dans les heures qui ont suivi le bain de sang de Gaza, la plupart des chancelleries arabes ont publié un communiqué condamnant le comportement de l’armée israélienne. Mais ces réactions de pure forme, pesées au trébuchet, qui se rapprochent de plus en plus de la sémantique éthérée des diplomaties occidentales, ne témoignent pas tant de la colère du monde arabe vis-à-vis d’Israël que de l’isolement croissant des Palestiniens au Proche-Orient.

L’Egypte et l’Arabie saoudite, les deux poids lourds de la région, ont critiqué en des termes quasi similaires « les tirs des forces d’occupation israélienne contre des civils désarmés » et réaffirmé, à l’unisson, leur soutien « aux droits du peuple palestinien ». Les Emirats arabes unis ont dénoncé « l’usage excessif de la force par l’armée d’occupation israélienne contre le peuple palestinien désarmé », une formulation employée également par la Jordanie. Le Koweït, en partenariat avec l’Autorité palestinienne, a appelé à une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies mardi 15 mai.

Cette tiédeur, dont seuls le Qatar et la Syrie se démarquent en parlant de « massacre », reflète le recul de la question palestinienne dans les priorités du monde arabe. Aux yeux de l’Arabie saoudite et de ses alliés, la menace principale n’est désormais plus Israël mais l’Iran. L’endiguement de l’influence croissante de la République islamique au Proche-Orient nécessite, aux yeux de ces Etats, de se rapprocher discrètement de l’Etat hébreu, puissance militaire majeure, qui nourrit la même aversion pour Téhéran.

« Le droit de se défendre »

Les indices de cette normalisation, en rupture avec le credo de la Ligue arabe, qui conditionne tout rapprochement avec Israël à la fin de l’occupation des territoires palestiniens, se sont multipliés ces derniers mois.

Le pouvoir saoudien, incarné par le prince héritier Mohammed Ben Salman, très proche de l’administration Trump, est ainsi soupçonné par de nombreux observateurs de faire pression sur l’Autorité palestinienne pour qu’elle accepte le plan de paix au rabais concocté par le gendre du président américain, Jared Kushner, présent lundi à l’inauguration de la nouvelle ambassade des Etats-Unis à Jérusalem.

En décembre, lors de la réunion de la Ligue arabe convoquée après la reconnaissance de Jérusalem par Donald Trump comme capitale d’Israël, Riyad a fait obstacle à la motion du Liban, qui appelait l’organisation à sanctionner Washington.

La semaine dernière, deux équipes cyclistes aux couleurs du Bahreïn et des Emirats ont participé aux premières étapes du Giro, le tour d’Italie, qui se disputaient exceptionnellement en Israël. Jeudi 10 mai, à la suite de bombardements israéliens en Syrie, en réaction à des tirs de roquettes sur le plateau du Golan occupé par l’armée israélienne, le ministre des affaires étrangères bahreïnien avait estimé que l’Etat juif avait « le droit de se défendre ».

Deux jours plus tard, l’agence de presse AP a révélé qu’au mois de mars l’ambassadeur émirien aux Etats-Unis, découvrant que le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dînait dans le même restaurant que lui à Washington, l’a invité à la table qu’il partageait avec des journalistes. « Nétanyahou et sa femme sont passés dire bonjour, il a répondu à quelques questions, il y a eu des sourires, quelques rires face à l’étrangeté de la situation, puis ils sont partis », raconte AP.

Mardi 8 mai, autre signe de la nouvelle entente israélo-arabe, le Nile Ritz Carlton, un palace du centre du Caire, a prêté ses salons à la célébration de l’indépendance d’Israël, avec qui l’Egypte entretient des relations officielles. Durant la cérémonie, une première depuis 2011, l’ambassadeur israélien, David Govrin, a applaudi le « ralliement du prince héritier saoudien à la vision de stabilité partagée par l’Egypte et Israël », et a appelé à la formation d’un « front commun » face à l’Iran. Le Caire contribue au blocus de Gaza en verrouillant, la plupart du temps, le terminal de Rafah, situé à l’extrémité sud de la langue de sable.

« Les Palestiniens ont compris qu’ils sont désormais seuls, analyse Nahla Chahal, rédactrice en chef du Safir Al-Arabi, un magasine libanais consacré au monde arabe. S’ils manifestent à Gaza, ce n’est pas parce que le Hamas leur a lavé le cerveau. C’est pour briser cette chape de silence. Verser leur sang est la seule carte qui leur reste. »