Le renseignement militaire, nerf de la guerre contre Daech

Par Le Figaro – Alain Barluet


REPORTAGE – Face aux djihadistes, les militaires développent le GEOINT, un «Google Earth du renseignement» permettant de fusionner toutes les données issues de l’imagerie satellitaire, des écoutes, de l’observation humaine et du cyber. Cet immense défi numérique nécessite l’ouverture au monde civil des start-up, de l’industrie et de la recherche.

Envoyé spécial à Creil

Le bâtiment de trois étages, une ancienne banque, abritait il y a peu de temps encore un poste de commandement de Daech, au centre de Raqqa, la «capitale» de l’État islamique en Syrie. L’immeuble, situé non loin du stade de la ville – autre lieu névralgique occupé par les chefs djihadistes – a été détruit récemment par plusieurs bombes GBU-31 de 900 kg guidées par laser. Il n’est pas rare que l’EI réintègre les sites détruits par des frappes ciblées, pensant qu’ils ne seront plus visés par les avions de la coalition. Mais «ce ne sera pas le cas ici, notre analyse des dommages confirme que l’immeuble n’est plus habitable», explique le major Jean, spécialiste de la Direction du renseignement militaire (DRM), en faisant apparaître sur un grand écran tactile le cliché aérien de l’édifice en ruine.

Quelque 70 civils et militaires – ils seront 105 en 2018 -, répartis entre la base aérienne 110 de Creil (Oise), le ministère de la Défense à Balard et les théâtres d’opérations sont chargés de mettre en œuvre la nouvelle «arme fatale» du renseignement militaire: le renseignement géolocalisé, ou GEOINT. Cette sorte de «Google Earth du renseignement» permet de superposer sur une carte géographique les flux d’images (fournies par les satellites, les avions de reconnaissance, les drones), les données électromagnétiques (les écoutes), les informations d’origine humaine recueillies sur le terrain et maintenant le cyber. Une actualisation permanente de ces données, notamment à chaque passage des satellites, permet de comparer les informations anciennes avec les renseignements plus récents. On peut ainsi «tracer» les mouvements de l’ennemi et anticiper ses actions. «Le GEOINT offre des possibilités fantastiques grâce à une fusion dynamique, dans le temps et l’espace, de l’ensemble des données de renseignement et de géographie physique et humaine, sur un support géoréférencé», explique le général Christophe Gomart, le patron de la DRM, l’un des six principaux «services» français, qui célébrait jeudi son 25e anniversaire sur la base de Creil, en présence de Jean-Yves Le Drian.

Éviter les dommages collatéraux

Concernant Raqqa, des «calques» successifs, chacun comportant des renseignements de nature différente, sont appliqués à la carte de la ville dont chaque point est numérisé. Une première «couche» permet de distinguer les caractéristiques physiques de la cité, les grandes artères de défense, notamment celles mises en place au nord de la ville face à la coalition des combattants arabes et kurdes (FDS). On «renseigne» ensuite la carte avec les sites stratégiques, bâtiments administratifs, casernes… Un «calque» supplémentaire vient intégrer les zones où de fortes émissions radioélectriques (téléphones satellites, GSM…) sont détectées. Des grappes de couleur rouge apparaissent en plusieurs endroits de Raqqa, bien visibles sur les écrans du Centre de renseignement géospatial interarmées (CRGI), installé dans la zone protégée de la base aérienne de Creil. Se surajoutent ensuite les zones d’activités humaines (regroupements de personnels, checkpoints, barrages…), sous la forme de points bleus. Grâce à l’intégration de ces différentes données, «on resserre le champ, on priorise, on chemine vers des points d’intérêts», explique le capitaine Pierre, chef de la section «Levant» (une douzaine de civils et de militaires) du CRGI, créé en 2015. L’ancienne banque réquisitionnée par Daech en fait partie. Les renseignements sont affinés par des images aériennes prises par des Atlantique 2, des avions légers ou des drones: le bâtiment est modélisé en trois dimensions.

Feu sur un camion kamikaze

«De l’identification du site à la validation de l’objectif, le processus comprend quatre phases et peut prendre plusieurs semaines», explique le major Jean. L’une des phases consiste à identifier les sites de «No Strike List» (NSL), pouvant entraîner des dommages collatéraux. Deux écoles sont situées à 200 et 130 mètres de l’immeuble, soit sous le seuil critique des 500 mètres. Toutefois, «la datation est essentielle», prévient le capitaine Pierre. Une observation suivie du site permet ainsi de confirmer que les écoles sont inoccupées, alors que les mouvements de pick-up se poursuivent à proximité de la banque. L’objectif est validé. Le dossier a été transmis au Centre national de ciblage, lui aussi installé à Creil, qui détermine le type de munitions à utiliser pour neutraliser la cible (bombes, missiles…).

En boucle courte, la DRM et notamment son centre dédié à l’imagerie (CF3I) – qui forme l’ensemble des spécialistes de la Défense – interviennent aussi pour soutenir les combattants sur le terrain. Cela a notamment été le cas au début de l’offensive contre Mossoul, pour aider les Kurdes à progresser en déjouant les pièges meurtriers des camions piégés de Daech. Sur une vidéo recueillie en octobre dernier par une boule optronique fixée sous un avion léger, on voit distinctement l’un de ces véhicules kamikazes s’élancer sur une route des abords de Mossoul, franchir un premier merlon et foncer sur l’arrière des troupes kurdes en train de progresser vers la ville. Les images retransmises en temps réel permettent de déclencher instantanément le «soutien aérien rapproché» des avions de chasse survolant le périmètre: dans une gigantesque boule de feu, le camion suicide est détruit par deux missiles.

À l’autre bout du spectre, sur un terme plus long, la DRM effectue, pour les hautes autorités militaires et politiques, un suivi des crises (comme l’Ukraine) et une veille stratégique des points chauds de la planète, tels l’Iran, la Corée du Nord ou la mer de Chine. La DRM produit chaque semaine 150 cartes thématiques et plus d’une dizaine de dossiers pour les décideurs de niveau stratégique ou tactique. Le renseignement n’est qu’une des «briques» nécessaires aux armées pour mener leurs opérations, mais c’est un élément essentiel. Et avec la guerre contre le terrorisme, il a été érigé au rang de priorité. De 2016 à 2019, la DRM doit voir ses effectifs passer de 1700 à 2100 personnes. Ses moyens seront renforcés avec, par exemple, l’acquisition en 2018 de deux avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR) dont la DRM disposera en propre. En matière satellitaire, la France dispose d’une bonne autonomie, encore renforcée par les programmes Musis et Ceres qui démultiplieront les capacités d’observation et de détection spatiale. Il n’en va pas de même pour les drones, un domaine dans lequel les carences – et la dépendance à l’égard des Américains – restent criantes, notamment au Sahel.

Mais le véritable défi est ailleurs. Il s’agit de surmonter le mur du big data et d’apprivoiser la révolution numérique pour permettre au renseignement de garder son efficacité et sa vocation: protéger le pays. Car la masse exponentielle des données devient impossible à traiter. Seules 20 % sont actuellement analysées. Les effectifs et les outils actuels ne peuvent pas suivre… La DRM reçoit en moyenne 150  images par jour, ce sera 10 à 20 fois plus en 2020, estime le général Gomart.

«Silicon Valley du renseignement»

Vingt-cinq ans après sa création, par Pierre Joxe (présent jeudi à Creil), pour répondre à un besoin criant d’autonomie du renseignement militaire national après la guerre du Golfe, la DRM est contrainte de se réinventer. «Il faut s’ouvrir à la société civile et instaurer avec elle une dynamique pour trouver des solutions à nos problématiques», souligne le général Gomart. À l’automne 2015, dans le climat tendu du Bataclan, quelques dizaines de réservistes citoyens de haut niveau se réunissent pour «plancher» autour du DRM. Leur ambitieux projet, «Intelligence Campus», lancé officiellement jeudi par Jean-Yves Le Drian, se situe, selon ses initiateurs, à la croisée de la Silicon Valley, des pôles de compétitivité à la française et… du Bahaus berlinois, par son esprit pluridisciplinaire et novateur. Objectif: accueillir et faire travailler ensemble petites entreprises innovantes, grands groupes industriels, universitaires, chercheurs, formateurs et opérationnels de la défense, sur un «campus» ultraprotégé de 250 hectares à Creil. «L’idée, c’est un écosystème, une start-up du ministère de la Défense destinée à héberger d’autres start-up», s’enthousiasme Éric Garandeau, inspecteur des Finances, ancien conseiller culture de Nicolas Sarkozy à l’Élysée et ex-président du Centre national du cinéma (CNC), qui pilote «Intelligence Campus» depuis le début. Les pistes de recherches ne manquent pas. Parmi les priorités, la détection automatique de véhicules sur imagerie satellitaire, la biométrie et la reconnaissance faciale… Aux États-Unis, de tels réseaux d’entreprises (clusters), et des initiatives comme In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA, ont fait leurs preuves. Peut-il en aller de même en France, où la «culture du renseignement» est bien moins développée que dans le monde anglo-saxon? «Espérons que cet acte de résilience collective portera ses fruits sans être plombé par les conservatismes de la société française», glisse une des chevilles ouvrières du projet.