«Le régime veut réveiller le nationalisme iranien» (Renaud Toffier – Le Figzro)

INTERVIEW – Alex Vatanka, spécialiste de l’Iran au Middle East Institute de Washington, analyse les options du gouvernement iranien après la mort de Soleimani.

LE FIGARO.- Dimanche, des centaines de milliers d’Iraniens se sont rassemblés pour honorer la mort du général Soleimani. L’Iran, secoué par une contestation populaire violemment réprimée par le régime il y a moins de deux mois, aurait-il retissé une cohésion autour d’un ennemi commun: l’Amérique?

Alex VATANKA.-Nous assistons plus à une guerre de propagande qu’à une mobilisation populaire vers un conflit. Le régime iranien a soigné son image en organisant dans les rues des rassemblements, mais cela ne signifie pas qu’il y a un désir du peuple iranien pour une guerre contre les États-Unis. Au sein du régime, l’heure est à l’évaluation des options. Obtenir vengeance pour sauver les apparences est une chose, provoquer un président américain – et particulièrement Donald Trump – au point de mettre en danger l’existence même de la République islamique en est une autre.

Qui a finalement gagné ce premier round?

Tout dépend de ce qu’il se passera en Irak. Si les autorités obtiennent un retrait des troupes américaines, il y aura là une preuve tangible d’un mauvais calcul américain, qui précipitera encore davantage l’État irakien dans les bras de Téhéran. Jusqu’à maintenant, nous ne voyons pas de plan B proposé par le président américain.

Comment expliquer le paradoxe de l’Administration Trump, qui organise le retrait américain de la scène internationale, a fortiori au Moyen-Orient, puis autorise l’élimination de Soleimani, figure incontournable du régime iranien?

Je ne crois pas que le président américain ait lui-même la réponse à cette question. Donald Trump montre les muscles, veut que l’Amérique soit respectée, mais il a une compréhension des enjeux internationaux qui lui est propre. Je pense que la Maison-Blanche a perdu la bataille de l’opinion au Moyen-Orient. Oui, il fallait répondre aux attaques perpétrées contre les intérêts américains, notamment contre son ambassade à Bagdad, mais l’élimination de Soleimani, de cette manière, sur le sol irakien, était-elle la meilleure des réponses? Beaucoup s’interrogent aujourd’hui.

Dimanche, des députés iraniens ont scandé «Mort à l’Amérique» dans l’enceinte de leur Parlement. Le même jour, sur Twitter, Donald Trump a menacé de frapper l’Iran «comme jamais ce pays n’a été frappé» si Téhéran procédait à des représailles. Se dirige-t-on invariablement vers une guerre?

Depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, le régime iranien a toujours estimé que le président américain ne voulait pas d’une guerre au Moyen-Orient. L’assassinat de Soleimani les oblige à une remise en question. Donald Trump multiplie les menaces sur Twitter, et sa nature pourrait le conduire à les mettre en application. Malheureusement, les conseillers calmes et mesurés ne sont pas légion autour du président américain, qui est bien conscient par ailleurs de son énorme supériorité militaire.

Quelles sont les options pour Téhéran?

Une stratégie de long terme. Malgré leur rhétorique belliqueuse, l’ayatollah Khamenei et les gardiens de la révolution savent parfaitement que les États-Unis peuvent leur infliger beaucoup de dégâts en cas de guerre. Plutôt que de viser une revanche spectaculaire, comme le meurtre d’un officiel américain au Moyen-Orient, le régime peut réveiller le nationalisme iranien à l’intérieur de ses frontières en capitalisant sur la mort de Soleimani, et ainsi asseoir sa légitimité. Être à la manœuvre d’un retrait des troupes américaines présentes en Irak, sans pour autant provoquer de conflit ouvert avec Washington, voilà qui constituerait la meilleure des vengeances pour le régime.