«Le régime syrien est aujourd’hui redevable au Hezbollah libanais»

Interview par Adrien Jaulmes d’Aurélie Daher, auteur de «Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir» et enseignante à Paris-Dauphine (Irisso) et à Sciences Po Paris, revient sur le rôle du Hezbollah libanais au Moyen-Orient.

LE FIGARO. – En quoi le Hezbollah diffère-t-il des autres acteurs paraétatiques?

Aurélie DAHER. -Le Hezbollah est paraétatique dans sa dimension militaire, dans le sens où celle-ci n’est pas placée sous l’autorité du ministère de la Défense libanais, le pays auquel l’organisation appartient. Pour autant, d’un point de vue politique, le Hezbollah est un acteur inséré dans le jeu institutionnel au même titre que les autres partis. Il compte deux ministres au gouvernement, une dizaine de députés au Parlement, et ses institutions d’action sociale sont enregistrées auprès du ministère de l’Intérieur.


Quelles sont ses forces et ses faiblesses?
Sur le plan militaire, il dispose d’unités qui ne sont pas nécessairement très bien armées, surtout comparées à l’armée israélienne, mais qui sont très bien formées et entraînées. Sur le plan politique, le Hezbollah est surtout fort de ses alliances et de sa base populaire. Plus de la moitié de la population libanaise le soutient. Il a noué de solides alliances avec Amal, l’autre parti chiite libanais, et des partis chrétiens comme le Courant patriotique libre de Michel Aoun et les Marada de Soleiman Frangié. Ses faiblesses sont plus difficiles à déterminer pour l’instant. Le vrai point de débat concerne son intervention en Syrie , mais la peur d’un débordement de l’État islamique au Liban, après l’attaque massive de l’EI et de Jabhat al-Nosra contre la localité d’Ersal en août 2014 dans la Bekaa libanaise a beaucoup atténué les critiques populaires, notamment chez les chrétiens, contre la présence du Hezbollah en Syrie .


Cette intervention syrienne a-t-elle contribué à transformer le Hezbollah?

Transformé, non. Mais le Hezbollah en Syrie a renforcé ses compétences militaires et modifié la teneur de sa relation avec le régime de Bachar el-Assad, qui lui doit sa survie et lui est aujourd’hui redevable. Cette dette limite les capacités de Damas à contrarier le Hezbollah et ses intérêts propres.


Quelle est sa marge de manœuvre vis-à-vis de l’Iran?

Le Hezbollah n’est pas et n’a jamais été un simple pion iranien. Il a été créé par des Libanais, avec des objectifs libanais, dans un contexte libanais. Contrairement à l’idée très répandue d’un Hezbollah qui résulterait d’une volonté des Iraniens d’«exporter» leur révolution islamique, ce type de projet était déjà officiellement abandonné par Téhéran dès 1980-1981, donc avant la création du Hezbollah, en 1982. Les pasdarans ont été envoyés au Liban à la condition formelle qu’ils se contenteraient de former les Libanais sans combattre eux-mêmes. La Ligue arabe a qualifié le mouvement de «terroriste», terme jusqu’à présent utilisé surtout par Israël et les États-Unis.


Comment en est-on arrivé là? Depuis la montée récente des tensions entre l’Arabie et l’Iran , la Ligue arabe est avant tout la voix des Saoudiens. Elle ne reflète pas le point de vue des pays arabes pris un à un. Au printemps 2016, la Ligue avait déjà qualifié le Hezbollah de terroriste à la demande de l’Arabie. Quelques jours plus tard, plusieurs pays arabes, dont l’Irak, l’Algérie et la Tunisie, avaient fait savoir que «non seulement le Hezbollah n’est pas une organisation terroriste, mais un parti respectable, pour avoir notamment défait Israël à deux reprises».


Quel est son rôle réel au Yémen?

On ne dispose pas d’informations fiables à ce sujet. Le Hezbollah a dès le début reconnu son engagement en Syrie et dernièrement sa présence en Irak. Mais il nie agir au Yémen et au Bahreïn. Des rapports font état de «conseillers» du Hezbollah au Yémen, mais rien n’est sûr. Au Liban, que révèle la récente crise autour de la démission de Saad Hariri? La coalition à laquelle appartient le Hezbollah (le 8 Mars) reste majoritaire au Parlement. Sa politique actuelle est de soutenir le «compromis» conclu fin 2016 avec les sunnites de Saad Hariri et les chrétiens menés par Michel Aoun. La crise a surtout montré que le Hezbollah et ses alliés maîtrisaient parfaitement la situation. À l’annonce de la démission surprise de Hariri, ils ont immédiatement choisi le discours de la modération et de la patience , ont appelé à la retenue. En pratique, il n’y a eu aucune tension sur le terrain, pas une rue n’a été bloquée, pas un pneu n’a été brûlé, pas un mort n’a été déploré.