La réconciliation palestinienne, un puzzle en trois dimensions

LE MONDE | 28.11.2017 à 09h38 | Par Piotr Smolar (/journaliste/piotr-smolar/) (Jérusalem, correspondant)


Aucun miracle n’est possible à Gaza. En dix ans de fracture avec la Cisjordanie, les deux territoires palestiniens ont connu des vies divergentes. La tentative de réconciliation entre le Hamas et le Fatah du président Mahmoud Abbas répond à une urgence humanitaire terrible dans cette langue de terre sous blocus. Elle est organisée par l’Egypte, qui s’est imposée comme médiateur exigeant, à l’instar de la rencontre des 21 et 22 novembre, au Caire, entre les treize factions palestiniennes.

Celle-ci a produit de pauvres résultats, à part l’engagement de pure forme en faveur d’élections générales, d’ici un an. Le retour effectif de l’Autorité palestinienne (AP) au contrôle de la bande de Gaza, prévu le 1er décembre, est une transition redoutable à gérer. Il s’agit d’un processus noueux, où la mémoire du sang versé entre factions se mêle aux obstacles purement techniques et organisationnels. Mais la plus grande difficulté vient de l’imbrication entre plusieurs équations : purement locale, intrapalestinienne ; régionale, avec les bons offices de l’Egypte et l’attitude réservée d’Israël ; internationale enfin, concernant deux acteurs clés, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

Les facteurs palestiniens restent les plus puissants. M. Abbas a un âge avancé, 82 ans, et une légitimité faible, faute d’élections. Il éprouve un ressentiment aigu contre le Hamas, sans parler de Mohammed Dahlan, ancien cadre du Fatah qui s’est rapproché du mouvement islamiste avant l’été et vise la succession du raïs. M. Abbas n’est pas disposé à faire des compromis. La façon dont il avait mené le 7e congrès du Fatah, fin 2016, l’a illustré : silence dans les rangs, concentration des pouvoirs.


Virage majeur
Entouré d’une poignée d’hommes de confiance, comme le chef des services de sécurité, Majed Faraj, M. Abbas se raidit. Il a osé lancer, en mars, une campagne punitive contre le Hamas, dont les premières victimes ont été les habitants de Gaza. Les salaires des employés ont été amputés de 30 %, l’électricité livrée par les Israéliens encore diminuée, faute de paiement complet des factures par l’AP.
L’Egypte a été effarée par cette stratégie de force, redoutant une explosion dans la bande de Gaza. C’est ce qui l’a poussée à intervenir, avec le concours de M. Dahlan dans un premier temps. Mais le président Abdel Fattah al-Sissi joue là bien plus que le sauvetage de deux millions d’habitants, éprouvés par une décennie de blocus et trois guerres contre Israël. Outre la sécurisation du Sinaï limitrophe, où l’armée est harcelée par les djihadistes, le maréchal-président a engagé son prestige personnel et veut affirmer le rôle régional de son pays. Le processus se dessine en avançant. La feuille de route est tracée à gros traits, sans notes de bas de page précisant la mécanique. Aucun acteur n’a de visibilité sur la suite, la confiance mutuelle est nulle. D’où la fébrilité générale.

Affaibli, le Hamas a décidé d’opérer un virage majeur en se retirant de la gestion des affaires quotidiennes. Pour l’heure, il ne bronche pas devant l’inertie de l’AP, qui tarde à lever les mesures punitives pesant sur Gaza. Mais en abordant les dossiers sensibles – la question des fonctionnaires, notamment dans les services de sécurité, et celle du désarmement des branches militaires du Hamas et du Jihad islamique –, les divergences risquent d’apparaître comme des fossés.

Derrière cette donne palestinienne apparaît aussi le décor international. En dehors de l’implication de l’Egypte, deux puissances jouent un rôle clé : les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. Dans un premier temps, l’administration Trump a donné un consentement tacite à la réconciliation. Cela ne signifie pas un franc soutien, mais correspond plutôt à l’idée qu’un soulagement des souffrances à Gaza est indispensable, avant que les rivalités et les égoïsmes ne reprennent le dessus, côté palestinien.


Les préoccupations d’Israël
Israël fait un calcul identique. Dans un article récent, le général de division Yoav Mordechai, coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat) palestiniens, a réclamé un « plan Marshall » pour Gaza. Une formule qui traduit les préoccupations de l’appareil sécuritaire israélien, mais pas une approbation politique de la réconciliation. La division entre factions sert traditionnellement les intérêts de la droite israélienne, qui peut dire : « Pas d’interlocuteur unique en face. » Mais le retour dans le jeu politique du Hamas représente une autre raison de ne rien faire : « Pas d’interlocuteur honorable. »
L’administration Trump prépare ses propositions pour une relance des négociations entre Israéliens et Palestiniens, qui pourraient être présentées d’ici à la fin de l’année ou début 2018. Beaucoup de rumeurs et de fausses fuites les précèdent. L’Arabie saoudite a pour priorité la lutte contre l’Iran et l’extension chiite au Moyen-Orient. Dans ce cadre, elle se méfie d’une normalisation du Hamas au sein des institutions palestiniennes, le mouvement conservant des liens avec Téhéran. 

La maison des Saoud est prête à un rapprochement historique avec Israël, à condition que l’Etat hébreu avance sur la question palestinienne, qui ne la passionne pas mais reste importante pour les opinions publiques arabes. Le 16 novembre, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Gadi Eizenkot, a accordé un entretien inédit au média en ligne saoudien Elaph. Il a déclaré qu’Israël voyait en l’Iran « la plus grande menace dans la région », nécessitant un « plan régional majeur ».
Pour que cette convergence de vue devienne une alliance politique, il faudrait néanmoins une percée entre Palestiniens et Israéliens. Mais la réconciliation entre factions est-elle un progrès ou un détour sur ce chemin ? Personne, à ce stade, ne s’aventure à répondre clairement.