La «realpolitik» réchauffe les relations franco-russes (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

L’opération humanitaire franco-russe lancée en Syrie ne fait pas l’unanimité. Mais elle sanctionne la victoire militaire de Damas.

Davantage qu’un virage à angle droit, c’est une courbe longue et souple, qu’on emprunte à vitesse réduite mais régulière. Leur premier tête-à-tête à Versailles, en mai 2017, avait brisé les glaces de l’hiver. En juin 2018, à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ont réchauffé leurs relations, encore abîmées par l’annexion de la Crimée, la guerre en Ukraine et l’ingérence russe dans les campagnes électorales. Dans l’ancienne capitale des tsars, le président français a pris acte du «rôle croissant» joué par la Russie dans le monde et au Moyen-Orient. Une Russie, dont il croit le caractère et le destin européen. La dernière pièce de la triade fut jouée à Moscou, pendant la finale de la Coupe du monde, où Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ont trouvé un débouché concret au nouveau lien franco-russe.

À défaut d’obtenir la libération du réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, en grève de la faim depuis deux mois et demi dans sa prison russe, qu’il aurait demandé en privé à Vladimir Poutine, Emmanuel Macron a lancé avec le maître du Kremlin une opération humanitaire en Syrie. Vendredi dernier, un Antonov 124 a chargé dans ses soutes 50 tonnes d’aide humanitaire française à Châteauroux pour l’entreposer dans la base de Hmeimim, le quartier général du contingent russe en Syrie. Les colis doivent être acheminés, en théorie sous la supervision de l’ONU, dans la Ghouta orientale, près de Damas, une zone reconquise par les forces de Bachar el-Assad au printemps. C’est une première: aucune capitale occidentale n’avait jusque-là collaboré avec Moscou pour livrer de l’aide en Syrie.

Refaire de l’Hexagone une «puissance d’équilibre»

«La France dilapide son crédit en Syrie pour y légitimer l’offensive de la Russie»

Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et ancien diplomate

Tous les chemins mènent à Moscou. En tout cas ceux qui partent du Levant, depuis que l’intervention militaire de la Russie a sauvé le régime syrien et depuis que le Kremlin a tissé dans la région un réseau de bonnes relations avec tous les acteurs qui comptent. François Hollande avait fait du départ de Bachar el-Assad un préalable à l’ouverture de négociations. Emmanuel Macron, tirant les conséquences de l’évolution de la situation au cours du quinquennat précédent, a levé cette condition.

C’est la «realpolitik» du président français: prendre en compte la nouvelle donne en Syrie, qui penche désormais du côté de la Russie et du régime syrien. Alors que l’influence de la diplomatie française a été marginalisée en Syrie, Emmanuel Macron veut refaire de l’Hexagone une «puissance d’équilibre», une force médiatrice parlant à tous les acteurs et notamment à la Russie, devenue incontournable dans la région. Cette politique pragmatique n’empêche pas les différends. Mais elle pourrait permettre, espère l’Élysée, de faciliter la recherche d’une solution politique. L’acheminement de l’aide humanitaire a en outre toujours été une priorité pour Paris. Jusque-là, le régime syrien faisait obstruction aux convois de l’ONU. En passant par les Russes, Paris espère contourner les blocages de Damas.

Un bon coup politique pour la Russie

«La France se met dans la main du corps expéditionnaire russe pour distribuer, au nom des deux présidents, une aide française aux populations civiles»

Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et ancien diplomate

Mais cette opération ne fait pas l’unanimité. Dans un récent article sur son blog, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et ancien diplomate, dénonce ce qu’il considère comme un «tournant majeur» de la politique française en Syrie, «maladroitement justifié», selon lui, par des considérations «humanitaires». «La France, regrette-t-il, se met dans la main du corps expéditionnaire russe pour distribuer, au nom des deux présidents, une aide française aux populations civiles.» La France s’associe ainsi à un belligérant, la Russie, qui mène une campagne de bombardements depuis 2015 et dont l’allié syrien a encore utilisé des armes chimiques contre les populations de la Ghouta, en avril dernier. «Les tenants d’un authentique réalisme, estime Jean-Pierre Filiu, ne pourront, eux, que regretter que la France dilapide son crédit en Syrie pour y légitimer l’offensive de la Russie, incapable d’y transformer ses avantages militaires en processus de paix.»

Il s’agit en effet d’un bon coup politique pour la Russie, qui après avoir envoyé ses troupes pour sauver le régime se drape dans l’argument humanitaire. En position de force, Vladimir Poutine profite de toutes les opportunités comme des tensions transatlantiques pour engranger les dividendes politiques de ses succès militaires en Syrie. Avec cette opération humanitaire franco-russe, Paris prend acte du fait que Bachar el-Assad et la Russie ont gagné militairement la guerre en Syrie. La rébellion est en effet en passe d’être définitivement écrasée par les forces du régime. C’est la reconnaissance d’un état de fait. Qui, aujourd’hui, pourrait affirmer le contraire? Les mois qui viennent diront si Emmanuel Macron est ou non tombé dans un piège russe en Syrie.