Ran Halévi : «L’Iran et Israël sont décidés à un bras de fer que seule la Russie pourra arbitrer»

Pour la première fois depuis des décennies, le régime syrien est parvenu à abattre un avion de chasse de l’armée israélienne, souligne l’historien*.

«Une villa dans la jungle»: c’est l’image qu’aimaient employer les Israéliens pour décrire la situation de leur pays au milieu d’un Moyen-Orient ravagé par des conflits sanglants, des massacres de masse et des catastrophes humanitaires. Du «printemps arabe» à la défaite de l’«État islamique», en passant par les guerres civiles en Irak et en Syrie, l’État hébreu s’est tenu à l’écart du chaos régional. Il surveillait de près son environnement immédiat, fortifiait son appareil de défense et ne se privait pas, au besoin, de procéder à des frappes chirurgicales sur des cibles particulières: des convois d’armements acheminés par l’Iran vers le Liban au profit du Hezbollah, des ateliers de fabrication de missiles de haute précision, des infrastructures de l’armée syrienne, ses batteries de défense antiaérienne ou le site de fabrication d’armes chimiques installé près de Hama. On parle d’une centaine d’opérations, menées furtivement, et impunément, loin des caméras et des micros.

Cet état de conflit larvé vient d’être brutalement rompu par le récent embrasement qui a failli dégénérer en une nouvelle guerre : la destruction d’un drone iranien entré dans l’espace aérien israélien, la perte d’un avion de chasse de Tsahal touché par des batteries syriennes et la riposte israélienne qui s’est ensuivie, d’une ampleur sans précédent depuis trente-cinq ans.

C’est là un tournant qui ouvre une nouvelle page dans la guerre sourde entre Israël et l’Iran, et accessoirement la Syrie.

C’est là un tournant qui ouvre une nouvelle page dans la guerre sourde entre Israël et l’Iran, et accessoirement la Syrie. Pour la première fois, les Iraniens sont passés à l’offensive au grand jour, sans le truchement de leurs clients habituels. On peut toujours épiloguer sur les raisons du lancement par les gardiens de la révolution de ce drone, repéré d’ailleurs dès son décollage avant d’être intercepté. Erreur de navigation? Provocation délibérée? Mission de reconnaissance? Toujours est-il que, à peine l’engin envolé, des avions israéliens ont été expédiés près de Palmyre pour détruire l’unité mobile qui l’avait télécommandé, en ciblant sciemment les «conseillers» iraniens.

Or, pour la première fois depuis des décennies, des missiles syriens ont réussi à abattre un chasseur de Tsahal au-dessus de la Galilée, alors que tout au long de la guerre civile syrienne le régime de Damas se gardait de réagir aux frappes israéliennes sur son territoire: M. Assad vient de retrouver une certaine liberté d’action que lui ont procurée ses succès dans la guerre civile, et il n’entend pas s’en priver désormais.

Pour la première fois encore, les représailles israéliennes visaient autant la défense antiaérienne de la Syrie — largement détruite — que plusieurs sites de communication iraniens.

Enfin, pour la première fois depuis bien longtemps, Syriens et Iraniens pouvaient épater leurs opinions en exhibant en boucle les photos de l’épave calcinée du chasseur abattu, rendues publiques par… les autorités israéliennes, avant qu’elles ne se ravisent, mais trop tard. Cette aubaine permettait, heureuse coïncidence, d’agrémenter à Téhéran l’anniversaire de la révolution khomeyniste, célébré en grande pompe, avec parades militaires et déclamations martiales, sans oublier le bûcher rituel des drapeaux du Satan américain et du serpent sioniste.

Ce cycle de violences est maintenant clos. Mais rien n’est réglé pour autant. Iraniens et Israéliens se trouvent désormais sur une voie qui les expose à de nouvelles escalades autrement périlleuses.

Une détermination inflexible

Téhéran n’entend pas renoncer aux bénéfices stratégiques de sa participation à la guerre civile en Syrie. Les gardiens de la révolution ont été les premiers, secondés par le Hezbollah et d’autres milices chiites, à venir épauler le régime Assad, qui leur doit en grande partie sa survie. Aujourd’hui, la République islamique contrôle quatre capitales arabes, Sanaa, Bagdad, Beyrouth et Damas. Sa présence sur le sol syrien participe d’une stratégie régionale visant à asseoir la prépondérance d’un axe chiite. D’où ses projets d’installer en Syrie un port, un aéroport, des bases militaires et des sites de fabrication de missiles de haute précision destinés notamment à armer le Hezbollah.

Pour l’État hébreu, ce sont autant de lignes rouges qu’il a réussi jusqu’ici à faire respecter. Pas plus qu’il n’entend tolérer à ses portes des milices chiites surarmées. Seulement désormais, il lui sera beaucoup plus difficile d’opérer en Syrie sans s’exposer à de violentes rétorsions.

M. Poutine est désormais seul à pouvoir imposer des lignes rouges en Syrie, les siennes.

La détermination inflexible des deux partis rend inéluctable un nouveau bras de fer. Aucun ne peut reculer, puisque l’un comme l’autre considère qu’il y va de ses intérêts vitaux. Et la seule puissance aujourd’hui capable de les départager est la Russie — c’est M. Poutine qui, l’autre jour, a mis fin à l’affrontement militaire en sommant Israël d’interrompre son offensive.

On a pu mesurer, à cette occasion, le pouvoir quasi hégémonique exercé par Moscou dans cette partie de la région, pratiquement abandonnée par les Américains. Les Russes ont géré la présente crise avec la même férocité pragmatique qu’ils ont montrée ailleurs. Ils n’ont pas empêché le drone iranien de pénétrer dans l’espace aérien israélien. Ni les tirs de missiles syriens sur les avions de Tsahal. Pas plus qu’ils n’ont retenu les Israéliens, ces dernières années, de frapper des cibles de l’Iran et du Hezbollah en Syrie et au Liban, tant que ces opérations ne mettaient en péril ni le régime Assad, ni leurs intérêts, ni leurs forces sur le terrain. Pour l’heure, ils ne laissent pas les milices chiites s’approcher de trop près des lignes israéliennes sur le Golan, tout en les utilisant comme chair à canon au service du dictateur syrien.

M. Poutine est désormais seul à pouvoir imposer des lignes rouges en Syrie, les siennes. Mais il n’est pas certain que même lui parvienne à empêcher une nouvelle éruption de violence à laquelle les protagonistes se préparent déjà.

* Directeur de recherche au CNRS, professeur au Centre de recherches politiques Raymond-Aron