Ran Halévi : «Donald Trump, le faiseur de deals américain dans l’Orient compliqué»

Par Ran Halévi – Le Figaro

Pour le chercheur, malgré les scandales récents, le président américain pourrait relancer par sa visite le dialogue israélo-palestinienet bousculer Nétanyahou.

Le président des États-Unis entame son premier voyage officiel à l’étranger, ébranlé par une tempête que lui-même a déclenchée. En limogeant brutalement le directeur du FBI, accusé – il fallait l’inventer – d’avoir porté préjudice à la candidature présidentielle de… Hillary Clinton, il n’a sans doute pas mesuré l’énormité, et la potentialité explosive, de son acte: une tentative d’interrompre l’enquête fédérale sur une possible collusion de ses collaborateurs avec les Russes pendant la campagne électorale. Peu après, avec ce goût impudent de la vantardise, il confiait à une délégation russe l’existence – notifiée par les renseignements israéliens – d’une source installée au cœur de l’appareil terroriste de l’État islamique, qui aurait révélé les projets d’attentats aériens au moyen d’explosifs indétectables.

On ignore les suites, politiques et peut-être judiciaires, que ces affaires peuvent entraîner. Mais les remous à Washington et la consternation à Jérusalem  ne devraient pas trop gâter la visite du président américain en Terre sainte. Les officiels israéliens ont reçu la consigne impérieuse d’éviter tout commentaire qui pourrait heurter la susceptibilité irascible de leur hôte. Au Mur des lamentations, à Massada, puis à Bethléem, M. Trump peut s’attendre à un accueil sans doute plus amène qu’il ne l’aurait escompté à Paris, à Londres ou à Berlin.

Et il ne risque pas davantage d’être importuné par des réflexions sur ses promesses tonitruantes pendant la campagne présidentielle, qui excitaient l’enthousiasme de la droite dure israélienne. La solution des deux États, qu’il a renvoyée aux poubelles de l’histoire, retrouve toute sa pertinence. Le projet de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem est enterré d’un commun accord: l’État hébreu sait le prix exorbitant d’une telle décision, en termes de protestations internationales, d’agitations palestiniennes et d’isolement diplomatique. L’abrogation de l’accord sur le nucléaire iranien n’est pas davantage à l’ordre du jour ; Américains et Israéliens savent que son maintien serait beaucoup moins onéreux que son abandon.

Donald Trump saura trouver les mots et les gestes pour accommoder ses hôtes. Mais son voyage vise beaucoup plus loin que de bonnes paroles: la relance du dialogue israélo-palestinien. Et ce n’est pas seulement le goût du «deal» qui l’anime en l’occurrence mais des considérations d’ordre stratégique. L’entourage présidentiel estime en effet que ce conflit bientôt centenaire constitue un obstacle à la consolidation des intérêts économiques, diplomatiques et sécuritaires des États-Unis dans le monde arabe. La résolution de ce conflit, ou du moins sa décélération, aiderait à réduire l’État islamique comme menace globale et régionale.

Et puis les temps s’y prêtent. Le président palestinien, encouragé par la Maison- Blanche, se dit ouvert à des concessions qu’il a refusées hier. Les États du Golfe, conduits par l’Arabie saoudite, viennent d’adopter un document qui prévoit, en cas d’un gel partiel de la colonisation en Cisjordanie (il n’est même pas question de retrait) et d’un desserrement du blocus de la bande de Gaza, une normalisation partielle des relations avec l’État hébreu: installation des lignes de communication, ouverture des espaces aériens, libération des échanges commerciaux…

Visiblement, l’Administration Trump est déterminée à agir. Elle sait qu’un accord définitif n’est pas à portée de main, même si tous les protagonistes en connaissent les grandes lignes depuis  longtemps. Mais elle entend, à défaut, créer les conditions qui permettent de tirer le processus de paix d’une impasse devenue explosive. Apparemment, M. Trump ne souhaite imposer aucune feuille de route, mais il attend des deux protagonistes des propositions, des gestes d’ouverture et, surtout, la manifestation tangible d’une volonté d’aboutir. Seulement, le problème est que ce beau défi s’adresse à deux dirigeants politiques également faibles.

Le président palestinien, très impopulaire, ne s’est guère montré disposé jusqu’ici à assumer le prix d’un accord de paix. Il s’accroche toujours au «droit de retour» en Israël même de tout Palestinien qui le souhaite. Il n’avait le courage, ni peut-être la volonté, d’accepter aucun des plans de paix qui lui étaient présentés, le tout dernier par John Kerry en 2014, qui prévoyait pourtant et le retrait israélien aux lignes de 1967, avec quelques aménagements, et un partage de souveraineté sur Jérusalem. M. Nétanyahou, lui, n’a jamais exposé le dessein d’un possible règlement du conflit israélo-palestinien. Contraint par Barack Obama, il a reconnu la solution des deux États tout en œuvrant à la rendre impossible. Otage de la droite maximaliste et des colons, son unique socle électoral, il n’a cessé de ruser avec la réalité, en se cabrant dans un immobilisme acrimonieux qui lui tient lieu de politique. Il a résisté vaillamment aux pressions de M. Obama, en mobilisant au besoin les républicains du Congrès, toujours prompts à l’obliger. Les règles alors étaient simples: le président américain fixait des lignes rouges sur la politique israélienne dans les Territoires, sans réagir, ou peu s’en faut, quand elles étaient violées. 

Donald Trump n’est pas du genre à tolérer de telles transgressions. Son imprévisibilité, sa brutalité, son impatience avec toute forme de contestation exposent le premier ministre israélien à ce que celui- ci redoute le plus: l’incertitude. Déjà on annonce qu’au cours de ce voyage,M. Trump s’apprête à reconnaître «les aspirations palestiniennes à l’autodétermination». Et si M. Nétanyahou s’avisait à le contrarier, il est peu probable que les républicains viennent cette fois à son secours.

L’initiative de paix américaine a abasourdi la droite israélienne, hier euphorique par l’élection de M. Trump, et passablement alarmé M. Nétanyahou. Et pour cause. S’il accepte ne serait-ce que le gel des implantations en Cisjordanie, le premier ministre israélien risque de faire voler en éclats sa coalition. Mais il n’aura pas d’excuses à ne pas s’y engager, puisque l’opposition lui donnerait une majorité suffisante pour voter ces concessions. Il lui faudra se résoudre à ce qu’il aime le moins: prendre des risques. Donald Trump pourrait ne pas achever son mandat. Mais il n’est pas exclu que cet homme versatile et imprévisible préside à une percée historique dans le tragique conflit israélo-palestinien, à l’heure même où sa présidence vacille.


* Directeur de recherche au CNRS, professeur au Centre de recherches politiques Raymond-Aron.