Les quatre visages du Hezbollah libanais

Par Adrien Jaulmes
Mis à jour le 26/11/2017 à 21h01 | Publié le 26/11/2017 à 19h08 envoyé spécial à Baalbek


À l’entrée de Baalbek, dans l’est du Liban, les portraits de l’ayatollah Khomeyni ont perdu leurs couleurs. Le visage de l’homme qui a transformé le Moyen-Orient en établissant un régime clérical et révolutionnaire chiite en Iran lors de la révolution de 1979  a été effacé par les intempéries. Mais son héritage en revanche est aujourd’hui triomphant. L’Iran est devenu une puissance régionale dont l’influence s’étend de la frontière afghane jusqu’à la Méditerranée. La prise d’Abu Kamal, ville stratégique à la frontière syro-irakienne enlevée à l’État islamique la semaine dernière par une opération combinée de l’armée syrienne, du Hezbollah libanais et des milices chiites irakiennes, sous le commandement de Qassem Souleimani, le chef iranien de la Force al-Qods des gardiens de la révolution, vient d’ouvrir une longue route terrestre entre Téhéran et Beyrouth, via Bagdad et Damas.

Baalbek, dans la plaine de la Bekaa, dans l’est du Liban, occupe une place centrale dans cette victoire stratégique. C’est dans cette ville que fut fondée en 1982 avec l’aide de conseillers militaires iraniens une petite milice clandestine chiite libanaise, le Hezbollah. Trente-cinq ans plus tard, le groupe est devenu une puissante organisation politico-militaire qui domine le Liban, et projette ses troupes au-delà de ses frontières, fournissant à la politique expansionniste iranienne des cadres arabes, motivés et parfaitement entraînés.

La guérilla qui fut l’une des premières à recourir aux attentats suicides dans le Liban des années 1980, s’est transformée en une force militaire moderne, engagée à son tour dans une guerre contre-insurrectionnelle. Elle encadre des unités de l’armée régulière syrienne, entraîne des miliciens recrutés dans tout monde chiite et mène des opérations combinées avec l’aviation et les forces spéciales russes. «Le Hezbollah possède à présent la plupart des attributs d’une puissance régionale», dit Amal Saad-Ghorayeb, chercheuse à l’Université libanaise et auteur de plusieurs ouvrages consacrés au mouvement. «On peut le qualifier de “puissance asymétrique”, comme il existe des guerres asymétriques.
Ses capacités militaires se sont considérablement accrues. Il est capable de mener des opérations combinées, de la contre-guérilla urbaine, et dispose d’un arsenal de missiles à longue portée.»
Sur le plan géopolitique, l’essor du Hezbollah est un exemple de ténacité et d’adéquation totale entre ses objectifs stratégiques et ses actions. Ses méthodes, tantôt brutales, tantôt subtiles, ont permis d’étendre l’influence du groupe jusqu’au cœur de l’État libanais en même temps que de la projeter au-delà de ses frontières.


«Un parcours tout à fait remarquable»
«Du point de vue de la science politique, c’est un parcours tout à fait remarquable: en trente-cinq ans d’existence, le Hezbollah n’a jamais dévié de la course qu’il s’était fixée», dit Waddah Charara, sociologue, historien et journaliste libanais, et l’un des meilleurs connaisseurs de l’organisation. «Refuser de l’admettre n’est certainement pas la meilleure façon de combattre son influence.»

Pour ses adversaires, le Hezbollah n’a pas changé de nature. Il est placé sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis et Israël, et sa branche armée figure sur celle de l’Union européenne. Les Israéliens, qui ne se soucient plus depuis bien longtemps d’une menace militaire de la part d’un pays arabe, considèrent la milice chiite comme leur ennemi le plus redoutable. Après l’avoir célébré, les puissances sunnites du monde arabe le condamnent aussi comme une organisation terroriste. La Ligue arabe a accusé dimanche dernier le Hezbollah de menées subversives jusqu’aux confins de la péninsule arabique, au Yémen aux côtés des insurgés houthistes et au Bahreïn, petit émirat sunnite à la
population majoritairement chiite. 

Aussi violent et secret soit-il, le Hezbollah défie pourtant les raccourcis. Depuis sa création, le mouvement se singularise par
une étroite combinaison entre quatre identités, dont aucune ne suffit isolément à le définir, mais qui lui sont chacune consubstantielles:

La première est celle d’un parti chiite libanais. Héritier des mouvements de représentation, d’entraide et de défense de la communauté chiite qui apparaissent à la fin des années 1960 et au début des années 1970 sur la scène politique libanaise, le Hezbollah continue de s’appuyer sur cette communauté et de bénéficier de ses réseaux de solidarité. Cette implantation locale le rend très difficile à éradiquer militairement. D’autant que son rôle politique n’a cessé de croître. Allié depuis 2006 avec le parti chrétien libanais de Michel Aoun, le Hezbollah est un acteur clef, capable de provoquer ou de résoudre des crises: aucun gouvernement libanais ne peut exister sans lui, personne n’est en mesure
de gouverner contre lui.
L’organisation s’est aussi insérée dans l’appareil d’État libanais, tout en se gardant soigneusement d’exercer le pouvoir directement. Avec seulement 2 ministres et 12 députés, il conserve délibérément un profil bas. Son secrétaire général, Hassan Nasrallah, 57 ans, n’occupe aucune fonction officielle, et vit depuis dix ans dans des lieux secrets. Ses apparitions publiques sont rarissimes, mais ses décisions peuvent décider de la paix ou de la guerre, comme en 2006, lors de la guerre de 33 jours avec Israël ou en 2012, avec son intervention militaire en Syrie pour sauver le régime de Bachar el-Assad, menacé d’être renversé par une insurrection armée. «Ce paravent de légalité, qu’incarne aujourd’hui son allié  Michel Aoun, devenu président du Liban, lui permet de bénéficier de la couverture d’un État reconnu internationalement, et de ne pas s’exposer», dit Waddah Charara.

Sa deuxième identité est celle d’un mouvement révolutionnaire islamiste chiite. Le Hezbollah se rattache dès sa création à l’idéologie de la révolution iranienne, qui théorise le rôle politique du clergé chiite autour de la fameuse doctrine du velayat-e faqih, (la tutelle du théologien). Cette filiation idéologique avec l’Iran est renforcée par les liens familiaux parfois très anciens noués entre les communautés chiites du Moyen-Orient. Parallèlement, s’est aussi constituée une fraternité d’armes entre l’aile militaire du Hezbollah, et les pasdarans, bras armé de la révolution iranienne.

La troisième identité du Hezbollah est celle d’une guérilla formée contre Israël. Créé dans les mois qui suivent la deuxième invasion israélienne du Liban en 1982, le Hezbollah a développé face à l’occupation israélienne son redoutable outil militaire. Le retrait d’Israël du Sud-Liban en 2000 et l’intervention à moitié manquée de 2006 ont renforcé l’aura du mouvement. Ses tactiques et ses méthodes se sont adaptées
à celles de leurs adversaires et ont permis au Hezbollah de former des cadres expérimentés. Son arsenal de missiles à courte, moyenne et maintenant longue portée, préoccupe plus l’état-major israélien que n’importe quelle autre force arabe.

La quatrième identité du Hezbollah est celle d’allié stratégique de la Syrie. Défaite par Israël au Liban en 1982 après avoir été vaincue dans le Golan en 1967 et en 1973, la Syrie a fait du Hezbollah son bras armé au Liban, en même temps que le principal défenseur de ses intérêts dans un pays que Damas considère toujours comme son arrière-cour. L’alliance s’est renforcée quand la Syrie a été  obligée de retirer ses troupes en 2005 après la mobilisation populaire du «printemps du Cèdre». Devenu le fondé de pouvoir de Damas au Liban, le Hezbollah structure depuis autour de lui le bloc pro-syrien. Ce partenariat repose plus sur une convergence d’intérêts que sur une alliance idéologique profonde.
Le Hezbollah dépend de la Syrie pour sa logistique, ses liens avec l’Iran nécessitant le libre transit par le territoire syrien, et une étroite coopération sécuritaire. Cette dépendance mutuelle s’est renforcée depuis l’intervention militaire du Hezbollah pour sauver le régime de Bachar el-Assad. La guérilla devient dans les années 2011-2013 une force contre-insurrectionnelle, d’abord engagée comme une discrète aide militaire,
puis, en tant qu’unités constituées. Coopérant directement avec le corps expéditionnaire russe et les forces iraniennes, le Hezbollah a été le fer de lance de la reconquête des grandes villes de l’Ouest syrien, Homs, puis Alep en 2016.
Cette expédition a achevé de transformer le Hezbollah en une force régionale. «Il ne faut pas céder à une fascination pour la force du Hezbollah, dont les effectifs restent limités à quelques milliers d’hommes, dit Waddah Charara. Mais son rôle a été néanmoins crucial dans certaines batailles, ne serait-ce que par sa discipline et son entraînement, au côté de troupes syriennes moins solides.»

Ces quatre visages continuent de faire du Hezbollah un acteur singulier dans un Moyen-Orient en pleine crise. Avec des capacités militaires et une position vis-à-vis de l’allié syrien sorties renforcées de la guerre civile syrienne, le Hezbollah, qui a plus que jamais besoin d’un paravent légal pour continuer à exister, doit à présent faire face à la déliquescence de l’État libanais. Comme tous les organismes parasites qui ont
besoin de la bonne santé de ceux qui les nourrissent, le mouvementrévolutionnaire chiite à dorénavant besoin de stabilité. Ce que prônent tous les vainqueurs.