« Depuis quarante ans, Zeev Sternhell essaie de faire passer Israël pour un Etat fasciste »

LE MONDE | 

Par Ben-Dror Yemini (journaliste au quotidien israélien Yediot Aharonot)

L’existence d’une extrême droite en Israël n’en fait pas un pays qui met en œuvre une politique proche du nazisme, affirme Ben-Dror Yemini, journaliste israélien, qui réagit à la récente tribune de l’historien Zeev Sternhell dans « Le Monde ».

L’historien Zeev Sternhell a publié une tribune dans Le Monde du 18 février, sous le titre : « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Des articles, où il pointait ce danger ont par le passé été publiés par Sternhell en hébreu. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait quarante ans que Sternhell essaie de faire passer Israël pour un Etat fasciste. Déjà, en 1982, au moment de la guerre du Liban, dans un entretien au quotidien Yedioth Aharonot, Sternhell voyait poindre la menace d’un pays où une seule formation politique serait tolérée.

En février 2001, après l’accession d’Ariel Sharon au pouvoir, toujours dans les colonnes du Yedioth Aharonot, il percevait la même menace fasciste, dont il aurait vu les signes en Israël dès 1973. En mai 2016, dans une interview au site Al-Monitor, l’historien nous avertissait de ce même danger.

Quarante ans que ce dernier réitère la même stance, avec un goût amer prononcé de racisme. Il y a déjà quarante ans, Sternhell évoquait un Israël libéral, modéré et éduqué, au caractère « très ashkénaze occidental », opposé à l’autre Israël composé de Juifs séfarades, qualifiés d’« agressifs, extrêmes et cléricaux ».

Il ne fait aucun doute qu’Israël est un pays différent

Sternhell s’est vu décerner en 2008 « le prix Israël » pour ses travaux en sciences politiques, le prix le plus prestigieux décerné par l’Etat d’Israël. Il ne fait aucun doute qu’Israël est un pays différent puisqu’il accorde cette récompense à un lauréat le qualifiant de « fasciste ». Il n’existe nulle part d’Etat « fasciste » de la sorte.

Mais Sternhell ne recule pas. Le fascisme ne suffit plus. Il passe désormais à l’accusation de « nazisme ». Pour dissiper le moindre doute, Sternhell affirme clairement qu’Israël est « devenu pour les non-juifs, sous sa domination, un monstre »« Un monstre », ni plus, ni moins.

Chacun peut, et il est tout à fait permis de critiquer le gouvernement israélien et les divers aspects de sa politique, y compris son rapport aux citoyens arabes Israéliens ou aux Palestiniens dans les territoires contestés. Ce que font 80 % des journalistes et universitaires israéliens. Ils exercent en permanence leur regard critique. Ce n’est pas vraiment la marque d’un Etat fasciste, mais Sternhell n’en a cure et persiste à construire de toutes pièces une image de son pays déconnectée de la réalité.

Selon tous les critères admissibles, la condition des Arabes Israéliens apparaît bien meilleure que celle des Arabes de tous les pays avoisinants

Selon Sternhell, Israël serait un « monstre » pour les non-juifs. Est-ce vraiment le cas ? Selon tous les critères admissibles, la condition des Arabes Israéliens apparaît bien meilleure que celle des Arabes de tous les pays avoisinants. Ils jouissent en Israël d’une pleine égalité civile. Il existe parmi eux des hommes d’affaires, une nouvelle génération de jeunes qui travaillent dans la high-tech, des ingénieurs, des journalistes, des médecins et des juges.

Lorsque le président de l’Etat juif, Moshe Katsav, a été condamné à sept ans de prison pour viol en 2011, il l’a été par trois juges. Le président du jury en question était un juge Arabe, George Kara, qui a depuis été nommé à la Cour suprême d’Israël. Combien de juges d’origine arabe ont été nommés aux Cours suprêmes en Europe ? Sans doute aucun.

Dans le domaine de l’éducation, l’écart entre Juifs et Arabes s’est resserré, comme ils ne l’ont été dans aucun autre Etat. En 2017, les étudiants arabes constituaient 16,1 % de la population arabe, contre seulement 9,7 % il y a dix ans. Quoi qu’il en soit, en l’espace d’une décennie, ce nombre a plus que doublé, passant de 20 000 en 2007, à près de 47 000 en 2017. L’augmentation du pourcentage d’étudiants arabes au cours de la dernière décennie est beaucoup plus importante que l’augmentation plus faible du pourcentage de Juifs. Est-ce la marque d’un Etat qui se comporterait comme un « monstre » envers les minorités ? Existe-t-il un autre pays occidental dans le monde qui puisse se vanter d’un tel progrès ?

Un bond en avant remarquable

La condition des Palestiniens sous domination israélienne a, quant à elle, fait un bond en avant remarquable. En 1967, l’espérance de vie des Palestiniens dans les territoires occupés par Israël était de 48,6 ans. En 2017, l’espérance de vie dans la bande de Gaza est de 74,2 ans et en Cisjordanie de 75,2 ans, et elle est plus élevée que dans la plupart des pays arabes.

En 1967, il n’existait pas un seul établissement d’enseignement supérieur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, il existe plus de quarante établissements d’enseignement supérieur et « les Palestiniens ont désormais le taux de diplômés universitaires par habitant le plus élevé du monde arabe » (Middle East Research and Information Project, printemps 2017).

Mais encore… En 1967, seulement quatre des 708 villes et villages palestiniens avaient accès à l’eau courante. En 2004, c’est 641 qui y avaient accès. Il y a beaucoup de critiques fondées contre Israël. Mais est-ce bien ainsi qu’un « monstre » se comporte ? Est-ce vraiment ce à quoi ressemble le nazisme, ou même le nazisme naissant ?

L’extrême-droite en France pèse un poids plus important que l’extrême-droite en Israël. Cela ne fait pourtant pas de la France ni un état fasciste, ni un état nazi en germe

Afin de prouver la détérioration de l’Etat hébreu, Sternhell présente les déclarations des parlementaires israéliens Mickey Zohar, membre du Likoud, et Bezalel Samotritz du parti nationaliste Le Foyer Religieux. Le public français l’ignore, mais ces deux individus constituent la frange la plus radicale de l’aile droite en Israël.

On peut observer ce genre de phénomène au sein de tous les Parlements européens. Mais il ne viendra pourtant à l’idée de personne de qualifier un pays de fasciste parce qu’il compte plusieurs députés d’extrême droite. En tout état de cause, l’extrême droite en France pèse un poids plus important que celle d’Israël. Cela ne fait pourtant pas de la France ni un Etat fasciste, ni un Etat nazi en germe.

Sternhell essaie de donner l’impression que Zohar et Samotritz seraient représentatifs d’Israël. En fait, ils ne sont même pas représentatifs de la droite israélienne. Zohar est pour l’annexion de la Cisjordanie sans même accorder aux Arabes le droit de vote. C’était une position tellement stupide que lorsque Zohar la formula, il fut cloué au pilori et devint la risée de la plupart des médias. Certains politiciens de la droite israélienne soutiennent l’annexion, en accordant tous les droits aux Palestiniens. Le vice-ministre des affaires étrangères Tzipi Hotovely a dit clairement : « Je suis en faveur de l’annexion en accordant le droit de vote et la citoyenneté. »

52 % des électeurs du Likoud préfèrent un accord (sur la base d’un état juif à côté d’un état palestinien démilitarisé)

Quant au président de l’Etat d’Israël, Reuven Rivlin, un homme de droite, également en faveur de l’annexion, il a précisé : « Je crois au Grand Israël. Le prix à payer pour cela : accorder les droits civiques aux Palestiniens. ». Il va sans dire que ce n’est pas la position de la plupart des Israéliens. Une enquête récente a révélé que même parmi les électeurs du Likoud, il ne se dessine pas de majorité en faveur de l’annexion : 52 % préfèrent un accord (sur la base d’un Etat juif à côté d’un Etat palestinien démilitarisé), seulement 31 % sont favorables à l’annexion, et 18 % à la séparation unilatérale. Mais Sternhell met en avant une position de deux parlementaires de l’extrême droite pour faire passer Israël pour un pays nazi.

Israël est une démocratie

Une mise au point s’impose. La critique d’Israël et de sa politique est légitime. L’annexion des territoires est une idée idiote, et l’annexion sans droits est un apartheid raciste.

Mais il y a une différence entre critique et diabolisation. Israël est une démocratie. Sternhell peut publier tout ce qu’il veut, y compris des déclarations sans fondement sur le fascisme, ou même le nazisme, et aussi devenir le lauréat du prix Israël. Il n’est pas seul dans ce cas. La plupart des journalistes israéliens ne cessent de critiquer leur gouvernement, mais ils le font en restant dans les limites de la décence.

Il devrait être clair que Sternhell fait exactement ce que font les racistes. Ils prennent les déclarations des islamistes-jihadistes pour affirmer que tous les musulmans, ou la plupart d’entre eux, sont nazis. L’affront que les racistes font aux musulmans, Sternhell le fait à Israël.

Il fait même pire. Il revient aux sombres méthodes du passé. Les nazis ont diabolisé les Juifs. Ils prétendaient que les Juifs étaient des monstres. Sternhell procède exactement de la même manière avec Israël. Les nazis ont menti pour laver le cerveau des masses ignorantes. Sternhell ment pour passer le même message aux élites éclairées et progressistes.

Dans la démocratie israélienne, les « autoantisémites » comme Sternhell peuvent aussi être considérés comme des personnes éclairées et réfléchies. Mais ne vous y trompez pas. Sternhell et ses acolytes appartiennent au camp des racistes et de l’obscurantisme.