Protestations après l’interdiction d’entrée en Israël d’une étudiante américaine (Piotr Smolar – Le Monde)

Les autorités reprochent à Lara Alqasem sa proximité passée avec un mouvement de boycottage de l’Etat hébreu. Les incidents de ce genre se multiplient.

Les caméras et les photographes avaient du mal à se serrer dans la petite salle d’audience, jeudi 11 octobre. Dans le box, une jeune femme intimidée, mains jointes, larges lunettes sur le nez. En dix jours, Lara Alqasem est devenue une célébrité.

Cette Américaine de 22 ans est arrivée à l’aéroport Ben-Gourion, à Tel-Aviv, dans la nuit du 2 octobre. Elle avait obtenu un visa étudiant au consulat israélien de Miami (Floride) afin de poursuivre son cursus à l’Université hébraïque de Jérusalem. Ses papiers étaient en règle, mais ces règles semblent évolutives. Elle n’a pas été autorisée à sortir de l’aéroport.

Au contrôle d’identité, l’ordinateur du fonctionnaire devant lequel Lara Alqasem s’est présentée a signalé son engagement passé en faveur du mouvement BDS. Celui-ci promeut le boycottage, les sanctions et le désinvestissement afin de faire payer à Israël la poursuite de l’occupation en Cisjordanie. Pour les autorités, le BDS est un faux nez pour un nouvel antisémitisme.

Devant le tribunal, l’accusation et l’avocat de la jeune femme ont débattu de la pertinence d’informations anciennes et vagues, de la menace peu évidente qu’elle représentait pour l’Etat et de la liberté d’expression. A l’issue de l’audience, le juge n’a pas indiqué de date pour sa décision.

Un nom à consonance arabe

Le ministre israélien des affaires stratégiques, Gilad Erdan, se débat seul dans cette affaire, en assumant le zèle de ses services. Une loi votée en 2017 leur donne toute latitude pour bloquer une personne ou une organisation, en raison de ses positions pro-BDS.

Sur Twitter, Gilad Erdan a diffusé, le 8 octobre, une série de messages en anglais, pour justifier sa position dans ce dossier. « Israël, comme chaque démocratie, a le droit d’empêcher des citoyens étrangers d’entrer, surtout ceux travaillant à porter atteinte au pays. Dès lors, nous travaillons à empêcher l’entrée de ceux qui promeuvent la campagne antisémite BDS, qui appelle à la destruction d’Israël. »

Outre la définition sans nuances que fait le ministre du mouvement BDS, il faut noter que la jeune Américaine, lors de son interrogatoire à Ben-Gourion, a nié tout engagement en faveur d’un boycott. Elle a immédiatement contacté un avocat pour contester la mesure prise à son endroit.

L’étudiante Lara Alqasem comparaît devant le tribunal de Tel-Aviv, le 11 octobre.

Pour justifier l’interdiction d’entrée, le ministre notait que Lara Alqasem a appartenu à l’un des groupes « les plus extrêmes et haineux » du mouvement BDS, appelé Students for Justice in Palestine (SJP), présent sur de nombreux campus américains.

Mais d’où proviennent ces informations sur un engagement passé de l’étudiante, dont le consulat de Miami ne disposait pas ? Selon une source israélienne, Lara Alqasem aurait subi un contrôle plus approfondi à l’aéroport en raison de la consonance arabe de son nom, hérité de ses grands-parents palestiniens, et ce malgré son passeport américain.

Fiche de dénonciation

Prévenu, le ministère des affaires stratégiques aurait alors effectué une simple recherche sur Google. « Nous nous appuyons sur assez peu de sources, trouvées sur Internet », ont reconnu les agents aéroportuaires dans leur rapport, selon le quotidien Haaretz. L’une de ces sources est un site anonyme, Canary Mission, qui se targue de recenser les militants qui promeuvent « la haine des Etats-Unis et d’Israël » sur les campus nord-américains. Lara Alqasem y fait l’objet d’une longue fiche de dénonciation.

Gilad Erdan se félicitait, en novembre 2017, d’un changement de stratégie de la part du gouvernement israélien, passé « de la défensive à l’offensive »face au BDS. Cette campagne est pour lui une façon de s’assurer une visibilité permanente à droite, dans la perspective de l’après Nétanyahou.

Mais l’ardeur de ses services à bloquer ou à dénoncer des militants se retourne contre le gouvernement dans cette affaire. Le premier ministre se garde bien, d’ailleurs, d’intervenir à ce stade. « L’impact est dramatique, d’autant que le monde universitaire est aux côtés de l’étudiante », souligne un haut fonctionnaire. Plusieurs pétitions, en Israël et aux Etats-Unis, ont été lancées pour dénoncer le délit d’opinion que semble instituer le gouvernement. L’Association des recteurs d’université a rappelé à Gilad Erdan qu’après une rencontre à la mi-juin, son ministère s’était engagé à tenir des « consultations préliminaires » avant d’empêcher l’invité d’une université d’entrer sur le territoire national.

Les abus se succèdent

Cette politique anti-BDS a un impact sur les rapports déjà tendus entre la droite israélienne et la diaspora aux Etats-Unis. Ces derniers mois, les incidents se sont multipliés à l’aéroport Ben-Gourion au moment de l’arrivée ou du départ de juifs américains, qu’on ne peut guère soupçonner d’extrémisme contre l’Etat. Sont clairement ciblés par le Shin Bet (service de sécurité intérieure) et le ministère des affaires stratégiques des militants assimilés à la gauche, considérés comme sympathisants de la cause palestinienne.

Les abus se succèdent. En juillet, un philanthrope nommé Meyer Koplow a été interrogé à l’aéroport Ben-Gourion avant d’embarquer en direction des Etats-Unis pour avoir conservé dans sa valise un magazine appelé This week in Palestine, qu’il avait pris dans l’entrée de son hôtel à Bethléem.

Un mois plus tard, Peter Beinart, journaliste écrivant notamment pour The Atlantic, était à son tour questionné à son arrivée à Tel-Aviv. Benyamin Nétanyahou lui-même avait dû réagir, en raison de la renommée et de l’influence du passager, les autorités évoquant alors une simple « erreur administrative ». En septembre, une jeune Américaine de 23 ans, Julie Weinberg-Connors, sur le point de commencer sa procédure d’aliya, était aussi interrogée au sujet de ses séjours passés en Cisjordanie.