Sous pression de ses ennemis, l’Iran freiné dans son expansion (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Téhéran, sous le coup d’une hostilité grandissante de la part de Washington et de ses alliés hors de ses frontières, subit aussi une tentative de fragmentation sur le plan intérieur.

«Que vous le vouliez ou non, l’Iran fait peur», avait lancé Emmanuel Macron l’an dernier lors de sa première rencontre avec le président iranien, Hassan Rohani, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York. Le chef de l’État pointait le rôle «déstabilisateur» de Téhéran en Irak, en Syrie, au Yémen et au Liban, où la République islamique opère via des relais locaux qui lui sont proches. Depuis, tout en se retirant de l’accord nucléaire de 2015, l’Administration américaine, appuyée par ses alliés des monarchies sunnites du Golfe et Israël, a décidé de rogner les ailes de l’Iran chiite, hors de ses frontières. Mais pour l’instant, alors qu’à l’intérieur du pays, les pressions asphyxient l’économie, le résultat de ce containment est plus que mitigé.

L’attentat meurtrier de samedi à Ahvaz (Sud-Ouest) risque de renforcer les durs en Iran, mais aussi chez les ennemis saoudiens, émiriens et israéliens. Une chose est sûre: cet attentat, qui a tué une douzaine de gardiens de la révolution et de nombreux civils, entraîne une montée des tensions dans le Golfe. Les pasdarans ont promis une vengeance «mortelle et sans pitié».

Espoirs de fragmentation

Leurs ennemis en Iran ont vu leurs ressources augmenter. Nezal, l’un des groupes séparatistes du Front national de résistance du Ahvaz, a lancé, en début d’année, une chaîne satellitaire, qui a intensifié sa propagande. Pour le spécialiste Ali Vaez, leur activisme croissant «laisse penser qu’ils ont acquis de nouvelles ressources qui leur auraient été fournies, selon les accusations iraniennes, avec l’encouragement des États-Unis». L’ayatollah Ali Khamenei, le détenteur du pouvoir suprême, a accusé l’Arabie et les Émirats arabes unis d’avoir financé les assassins d’Ahvaz. «Ces groupes ont probablement reçu un appui logistique de l’extérieur», constate un militaire français.

En Arabie saoudite, où l’on se félicite d’avoir pris le dessus face à l’Iran grâce au soutien de Trump, le prince héritier Mohammed Ben Salman ne se cache pas pour affirmer: «Nous n’allons pas attendre que la bataille (d’influence entre Téhéran et Riyad au Moyen-Orient, NDLR) soit en Arabie ; nous allons travailler pour qu’elle atteigne l’Iran.» En vue d’un changement de régime? «Non», répondent Washington et Abu Dhabi, alors que Riyad se tait. Le trio parie plutôt sur «une syriacisation», une fragmentation de l’Iran sur le modèle syrien, initiée par les sanctions qui entraînent des manifestations à travers le pays et avivée par les minorités ethniques, souvent hostiles au régime, dont les membres (Kurdes à l’Ouest, Arabes au Sud-Ouest et Baloutches au Sud-Est) sont installés aux frontières du pays. Ce qui facilite la pénétration d’influences hostiles au pouvoir.

«L’Arabie et les Émirats poussent l’Administration Trump à faire reculer l’entrisme iranien au Moyen-Orient, parce qu’ils ne peuvent affronter seuls les missiles iraniens ou ses milices»

Joost Hilterman de l’International Crisis Group

Si «l’Arabie et les Émirats poussent l’Administration Trump à faire reculer l’entrisme iranien au Moyen-Orient, c’est parce qu’ils ne peuvent affronter seuls les missiles iraniens ou ses milices», observe le chercheur Joost Hilterman de l’International Crisis Group. «Ils doivent aller vite, ajoute-t-il, car ils ne sont pas sûrs de disposer longtemps encore d’un président américain aussi dur contre l’Iran.»

Dans l’immédiat, l’attaque d’Ahvaz, revendiquée par l’État islamique, renforce les ultras du pouvoir iranien, gardiens de la révolution en particulier, plus que jamais avides d’arracher du guide suprême plus d’argent et de libertés pour leurs actions au Moyen-Orient. Au grand dam du président Rohani, qui a échoué à réduire leur influence.

En Syrie, où Israël a frappé à plus de 200 reprises des cibles iraniennes et libanaises sans essuyer de riposte, «la patience de Téhéran a des limites», prévient Joost Hilterman, qui redoute un incident dans le Golfe. Surtout après le 4 novembre, lorsque les États-Unis auront intensifié la pression pour empêcher les clients de l’Iran d’acheter son pétrole. «Un mouvement dangereux», a averti à New York Hassan Rohani, alors que Téhéran menace de fermer le détroit d’Ormuz.

Missiles chiites en Irak

Chez son allié Bachar el-Assad, l’Iran est dans le camp des vainqueurs mais sa position est fragile. Sous pression russe, l’Iran a dû s’éloigner de la frontière avec Israël. En échange, Téhéran avait demandé aux Américains de se retirer de leur base d’al-Tanf, à la frontière jordanienne. Mais en vain. Via Damas, Téhéran tient à garder un lien stratégique avec son allié libanais du Hezbollah. Et comme la Russie, l’Iran veut un départ américain du Nord-Est syrien, où les GI soutiennent les Kurdes, alliés dans la guerre contre Daech.

La situation est au moins aussi délicate en Irak, où Téhéran a installé ses pions depuis la chute en 2003 de son ennemi Saddam Hussein. Les chiites irakiens ne sont pas pro-iraniens. Mais la solidité des liens tissés avec certains de leurs leaders permet à Téhéran de peser sur la donne politique, comme l’a montré la récente désignation d’un nouveau président du Parlement, proche de la République islamique.

Possibles pourparlers entre Rohani et Trump

Les États-Unis tiennent désormais Téhéran responsable des attaques contre leur ambassade à Bagdad et leur consulat à Bassora, via des milices chiites pro-iraniennes. Entre Tigre et Euphrate, une montée des tensions irano-américaines est à craindre. Début septembre, Reuters révélait que Téhéran avait livré des missiles de courte portée à des milices chiites pour qu’elles ripostent contre les monarchies du Golfe en cas d’attaques visant l’Iran. De leur côté, les Émirats arabes unis soupçonnent que des miliciens chiites irakiens pro-iraniens aient été transférés au Yémen, où l’Iran aide déjà les rebelles houthistes qui tirent des missiles sur le territoire saoudien. «L’investissement iranien en hommes et en armes est réduit mais le bénéfice est maximum. L’Arabie est embourbée», constate un diplomate français.

Le Yémen n’est toutefois pas stratégique pour l’Iran. Signe que le pays est prêt à transiger, des négociations ont déjà eu lieu entre Iraniens et Européens. Malgré ses atouts, l’expansion iranienne atteint désormais ses limites. Signe d’un certain inconfort, Hassan Rohani n’a pas exclu lundi des pourparlers avec le «Grand Satan» américain, si Donald Trump revenait dans l’accord nucléaire.