Présidentielle française : Poutine gagnant à tous les coups

Par Le Monde – Christophe Ayad


Trois des principaux candidats à l’élection présidentielle vouent à Vladimir Poutine une admiration revendiquée. Et oublient les déboires des membres de l’équipe de Donald Trump qui ont épousé la même thèse.

Parmi les candidats à l’élection présidentielle française, il en est un qui n’est même pas candidat et qui pourtant, joue gagnant à tous les coups. C’est Vladimir Poutine. Bien plus qu’aux Etats-Unis, où son ombre a plané sur la campagne de Donald Trump et trouble aujourd’hui les débuts de son mandat, Vladimir Poutine est notre obsession nationale. Il a réponse à tous nos problèmes, remède à tous nos maux. La perte de l’autorité et des valeurs traditionnelles ? Poutine, qui a su rétablir la verticale du pouvoir et le droit des pères de famille à distribuer des claques à leur épouse et enfants.

L’échec de l’Europe à construire autre chose qu’une union financière et des normes bureaucratiques ? Poutine encore, qui croit à l’âme des peuples et au fracas des armes. La perte des frontières et de l’identité nationale ? Poutine toujours, qui a rendu aux Russes leur fierté à défaut de la prospérité. La guerre en Syrie, qui exporte jusque chez nous ses djihadistes et ses migrants ? Poutine, enfin, qui préfère les dictateurs à moustaches aux insurgés à barbes.

Vladimir Poutine n’est pas un sujet de politique étrangère, un objet diplomatique sur lequel chaque candidat est appelé à prendre position. Il est au cœur de cette campagne électorale. Il est un sujet de politique intérieure, un programme politique à lui tout seul. Son ombre plane sur la campagne. Ses idées, ses méthodes et sa vision du monde circulent de l’extrême gauche à l’extrême droite.

Admiration

Trois des quatre principaux candidats en lice lui vouent une admiration – ou du moins une sympathie – assumée, revendiquée. François Fillon à droite, Marine Le Pen à droite de la droite et Jean-Luc Mélenchon à gauche de la gauche. Ce n’est pas rien, c’est même une large majorité d’intentions de vote telles qu’elles sont exprimées dans les sondages. Leurs motivations sont diverses, leur degré d’adhésion différent, mais chacun, à sa manière, pense que Poutine a les réponses aux questions qui se posent aujourd’hui à la France.

Non sans paradoxe, ces trois candidats sont aussi ceux qui mettent le plus en avant leur nationalisme et la défense intransigeante de la France et des Français. Mais pour eux, les intentions russes sont bienveillantes, les ingérences du Kremlin sont bienvenues. C’est probablement pour cela que l’on n’a entendu aucun d’entre eux protester lorsque, la semaine dernière, des chasseurs-bombardiers russes sont venus, une nouvelle fois, taquiner la défense antiaérienne française en frôlant l’espace aérien national dans le golfe de Gascogne. Leur patriotisme ne s’exerce, semble-t-il, que face aux ingérences de l’Union européenne, ce « jouet » aux mains d’Angela Merkel et de son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, et de l’Alliance atlantique, présentée comme un « instrument » de la domination américaine.

Dans le cas de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, cette aversion pour l’UE et pour l’OTAN est clairement assumée. Tout est donc bon pour y mettre fin, même l’aide du Kremlin lorsqu’il rase Alep-Est sous les bombes, transformant ses habitants en réfugiés, qui iront sans doute un jour rejoindre les rivages du nord de la Méditerranée. Même lorsqu’il envahit la Géorgie ou l’Ukraine pour remodeler à sa guise les frontières héritées de la fin de l’URSS. Même lorsqu’il installe des batteries de missiles de moyenne portée à Kaliningrad, en les pointant vers l’Ouest.

Au diable la Pologne, les Baltes et l’Europe, cette vieille idée lasse ! Peu importe également à Mme Le Pen, adepte d’une laïcité intransigeante, « à la française », que la Russie poutinienne ait réalisé l’alliance entre le sabre et l’encensoir (orthodoxe). Peu importe également à M. Mélenchon que, dans la Russie d’aujourd’hui, il n’y ait pas de place pour les « insoumis », chers à son slogan campagne, que les syndicalistes et les opposants y meurent avec une fréquence inhabituelle. Pour ces deux-là, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Le « parti de l’étranger »

Mais c’est le philo-poutinisme de François Fillon qui est le plus inquiétant. Car le candidat des Républicains ne veut ni la fin de l’UE, ni la dissolution de l’OTAN, ni mettre à bas une démocratie factice, mercantile et antipatriotique. Pourquoi alors une telle inclination alors que ces trois objectifs sont clairement affichés par le maître du Kremlin ? Pourquoi, dans cette campagne, la droite conservatrice française est celle qui est allée le plus loin dans la complaisance à l’égard de Moscou ? Pourquoi laisser le député Nicolas Dhuicq déclarer à la chaîne russe RT qu’Emmanuel Macron est un « agent de la finance américaine » et le « chouchou » du lobby gay ?

Des propos pleins de sous-entendus nauséabonds – « agent » va souvent de pair avec la CIA, quant à la « finance », elle a longtemps été juive, tout comme le « lobby ». Pourquoi laisser le représentant des Républicains à Moscou, Alexis Tarrade, expliquer au média russe Sputnik, connu pour sa vision « alternative » des faits, que les journalistes français se comportaient en groupies aux meetings d’Emmanuel Macron en revêtant le tee-shirt de son mouvement En marche ! ?

On se doute qu’en mauvaise posture à la suite des révélations du Canard enchaîné, M. Fillon et ses proches ont décidé de faire feu de tout bois contre la presse, devenue responsable de ses déboires, et contre M. Macron, qui menace de le supplanter au premier tour de la présidentielle. Mais dénoncer l’ennemi de l’intérieur dans les médias de propagande d’une puissance, sinon ennemie du moins rivale, voire hostile, cela s’appelle prendre le « parti de l’étranger » pour rester dans le registre choisi par les dirigeants des Républicains. Ils feraient bien de méditer sur le sort de l’infortuné général Flynn, contraint de démissionner moins d’un mois après sa nomination à la tête du Conseil national de sécurité, l’organisme chargé de conseiller le président des Etats-Unis pour la sécurité et les affaires étrangères, pour des contacts illicites avec l’ambassadeur russe à Washington.