« La politique de Trump paraît coller en tous points aux obsessions stratégiques du Kremlin » (Alain Frachon – Le Monde)

Qu’il s’agisse d’affaiblir l’OTAN, de séparer les Européens des Etats-Unis, de semer la zizanie dans l’UE ou de laisser la Syrie à Moscou, le président américain « sert la soupe » à Poutine, relève, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

En privé, Donald Trumpflirterait souvent avec l’idée de retirer les Etats-Unis de l’OTAN, en clair de tuer le Pacte atlantique. Il s’est efforcé de déstabiliser l’Union européenne (UE). Soutenant le Brexit, il a suggéré à la France de suivre l’exemple du Royaume-Uni ; il a décidé, vilain petit coup bas, de dégrader le statut de la représentation de l’UE à Washington. Mais ce n’est pas tout.

Ordonnant à la mi-décembre 2018 le retrait des troupes américaines stationnées dans le nord-est de la Syrie, il a pris le risque de créer « un vide » que le régime de Damas et ses alliés russes se feront un plaisir de remplir – au grand dam d’Israël et de certains des alliés européens des Etats-Unis. A deux reprises au moins, il s’est entretenu seul à seul avec Vladimir Poutine et, sitôt la conversation finie, il s’est empressé de prendre les notes de son interprète, sans jamais les partager avec aucun de ses collaborateurs.

Il est resté sans réaction quand la marine russe, en novembre 2018, a saisi trois bateaux ukrainiens dans le détroit de Kertch et embastillé, sans raison apparente, leurs malheureux matelots – ce qui était, de la part des Russes, une manière de violer le droit international et d’affirmer leur souveraineté sur l’ensemble de la mer d’Azov. Il a appuyé les sénateurs de son parti – en général mécaniquement opposés à la politique du Kremlin – quand ils ont récemment voté la levée, partielle, de sanctions décidées par Washington à l’encontre du groupe russe Rusal (aluminium) dirigé par l’oligarque Oleg Deripaska, un proche du président Poutine.

Le FBI enquête

Gambergeant sur ces faits, et les mettant bout à bout, la presse américaine esquissait ces jours-ci, entre les lignes, sans jamais formuler ouvertement la question, cette énorme hypothèse : et si Donald Trump était un agent russe ? Ou alors serait-il « tenu », sous influence de Moscou, sujet à une forme ou autre de chantage de la part des Russes ? A tout le moins, on se devait de relever cette coïncidence : la politique du président paraît coller en tous points aux obsessions stratégiques du Kremlin. Qu’il s’agisse d’affaiblir l’OTAN, de séparer les Européens des Etats-Unis, de semer la zizanie dans l’UE ou de laisser la Syrie à Moscou, Trump sert la soupe à Poutine.

Au printemps 2017, le président licenciait le patron du FBI, James Comey. La police fédérale enquêtait sur une possible collusion, avant l’élection de novembre 2016, entre l’équipe de Trump et la campagne organisée par les Russes pour déstabiliser la candidate Hillary Clinton que Poutine détesterait : bombardement massif de fausses rumeurs sur les réseaux sociaux, piratage des ordinateurs du parti démocrate, etc.

Une investigation du FBI est aujourd’hui menée parallèlement à celle, identique, du procureur spécial Robert Mueller. Le New York Times vient de révéler, en outre, que le FBI, juste après le départ de Comey, a ouvert une autre enquête encore, qui court toujours, pour savoir si le président était manipulé par Moscou. En résumé, Washington s’interroge sur l’histoire de Trump et des Russes.

Entre eux, tout n’avait pas mal commencé. Avant même d’entrer à la Maison Blanche, Trump avait dit et répété ce qu’il pensait de Poutine : beaucoup de bien. Une fois élu, jurait-il, les Etats-Unis renoueraient avec la Russie. Tant pis pour la guerre en Ukraine et pour l’annexion de la Crimée. L’enthousiasme était le même à Moscou. La défaite d’Hillary Clinton, la candidate de l’« ordre libéral occidental », et la victoire d’un nationaliste critique de cet ordre y furent saluées en fanfare. Mais, à la Maison Blanche, Trump n’a pas réussi à transformer l’essai – et ce n’est pas sa faute.

Que s’est-il passé ? Au fil des jours, les enquêtes en cours sur l’ingérence de la Russie dans la campagne de 2016 ont soudé démocrates et républicains dans une même colère contre Moscou. Pareil climat a limité la politique russe du président et empêché le rapprochement qu’il souhaitait avec Moscou. Trump ne pouvait apparaître comme voulant réchauffer les relations avec une puissance qui a voulu truquer une présidentielle aux Etats-Unis ! Si Poutine était au courant, ou même à l’origine, de l’ingérence russe dans les élections américaines, alors il s’est tiré une rafale de kalachnikov dans les pieds.

Il n’aime pas les alliances en général

Trump se défend d’avoir ménagé le Kremlin. Après tout, il a fait voter de nouvelles sanctions contre Moscou, a expulsé des diplomates russes et vendu des armes sophistiquées à l’Ukraine. Trump a renié l’accord sur le nucléaire iranien, auquel tenait Poutine, et mené un raid contre le régime de Damas, allié de Moscou. Enfin, il a annoncé, au grand dam du Kremlin, le retrait des Etats-Unis d’un accord de désarmement nucléaire conclu en 1987 avec la Russie.

La vérité est que Trump n’a pas besoin d’être sous influence ou manipulé quand il s’en prend à l’OTAN. Il n’aime pas les alliances en général, qui « lient » les Etats-Unis. Celle-là, l’OTAN, lui coûterait trop cher. Trump préfère passer des accords bilatéraux, permettant à l’Amérique de négocier, la plupart du temps, en position de force du fait de sa prépondérance économique et stratégique. C’est pour cela aussi qu’il n’aime pas l’UE.

L’Union, ayant sagement « communautarisé » sa politique commerciale, parle, dans ce domaine, d’égal à égal avec les Etats-Unis et n’hésite pas à « taxer » les grandes sociétés américaines qui fraudent le fisc ou abusent de leur position dominante en Europe – insupportable pour Trump. Sa politique en Syrie ou en Afghanistan est dans la lignée de celle de Barack Obama : désengager l’Amérique de ces guerres lointaines dans un « Grand Moyen-Orient » où elle n’a pas les moyens ni la volonté de gagner.

Que cela convienne parfaitement aux Russes ne fâche pas Trump. Mais la « collusion » avec Moscou reste à prouver.