Pascal Bruckner : « Le terrorisme islamiste reste, et pour longtemps, la menace majeure pour notre sécurité » (Alexandre Devecchio – Le Figaro)

Le philosophe et essayiste réagit à l’attentat de Carcassonne et de Trèbes. Il y voit la persistance d’une menace islamiste sur notre territoire.

Vendredi matin, un terroriste islamiste a tué deux personnes lors d’une prise d’otages dans un supermarché de Trèbes. Plus tôt, il avait tué un homme et blessé un policier à Carcassonne…

Pascal BRUCKNER. – Daech n’est pas mort. C’est une grenade à fragmentation qui continue à frapper longtemps après le décès prononcé. Certes, il a perdu Raqqa et Mossoul, mais reste vivant dans le cœur et l’esprit de très nombreux radicaux. Il est possible que nous connaissions encore pendant dix ou 20 ans des attentats commis en son nom. Le fait que l’attaque se soit déroulée près de Carcassonne prouve qu’il n’y a pas une parcelle du territoire à l’abri du terrorisme. Les djihadistes ne sont pas des jacobins, ce sont des opportunistes qui tuent partout où ils le peuvent. Et même dans un supermarché de l’Aude. Leur but reste de désorganiser la société en semant la panique dans la population. L’ouvrage La Gestion de la barbarie, le «Mein Kampf» des djihadistes, publié en 2004 sur Internet, détaille cette stratégie de la terreur. Il faut aussi noter que le djihadiste a visé un boucher à l’intérieur du supermarché. Est-ce le hasard ou la volonté de frapper des infidèles qui ne mangent pas halal? On peut toujours le supposer sans en avoir la certitude.

«Les “revenants” sont des bombes vivantes chargées de haine qui vont essayer de faire payer aux citoyens français l’échec de leur guerre en Syrie et en Irak»

L’homme de 26 ans était franco-marocain, connu des services de police pour trafic de stupéfiants, condamné pour port d’arme.

C’est consternant. On se souvient que toute une partie de la classe politique avait hurlé quand l’État d’urgence avait été instauré par Hollande puis pérennisé par Macron en disant que c’était un sacrifice de nos libertés. Il faut croire que dans les deux cas nous ne sommes pas allés assez loin. Il est anormal et épouvantable que cet homme ait pu continuer à se promener sur le territoire alors qu’il avait été condamné et qu’il était surveillé. Il va falloir que la justice réponde de ce manquement inquiétant. Il faudra peut-être envisager un volet législatif avec notamment le rétablissement de la double peine. Au-delà de ce cas, la France ne peut pas garder sur son sol des étrangers condamnés. Cela pose aussi le problème des «revenants». Ce sont des bombes vivantes chargées de haine qui vont essayer de faire payer aux citoyens français l’échec de leur guerre en Syrie et en Irak. On ne peut pas se le permettre. À ce sujet, l’une des phrases les plus pertinentes que j’aie entendues est celle de Florence Parly, notre ministre de la Défense: «Il serait préférable qu’ils périssent sur le terrain.»

Après l’assassinat de deux jeunes filles à Marseille l’année dernière, c’est le deuxième attentat majeur depuis l’élection d’Emmanuel Macron. La lutte sera-t-elle longue?

Le terrorisme islamiste n’est pas derrière nous, il reste, et pour longtemps, la menace majeure pour notre sécurité. Derrière Daech, il y a toujours al-Qaida et ses différentes nébuleuses, et Daech, telle une multinationale du crime, essaime en Afghanistan, en Indonésie, dans le Sinaï (Égypte)et dans beaucoup d’autres pays. L’islamisme ne peut pas mourir. La seule chose qui pourrait l’assécher, c’est une réforme théologique de l’islam qui tarde à venir, si elle arrive jamais. Le problème n’est pas seulement économique, politique ou militaire, il est d’abord culturel. Nous ne pouvons pas réformer l’islam à la place des musulmans. Jusqu’à ce que cette transformation éventuelle ait lieu, il faudra continuer à vivre sous la protection de la police, de l’armée. La menace terroriste restera une épée de Damoclès suspendue au-dessus de toutes les générations du XXIe siècle.

«Le terrorisme et l’intégrisme sont des frères jumeaux qui s’épaulent et agissent par des moyens différents»

Vous avez cosigné avec une centaine d’intellectuels, il y a quelques jours, une tribune publiée par Le Figaro pour mettre en garde contre le séparatisme islamiste. Faites-vous un lien entre ce séparatisme et la violence terroriste?

Aussi bien les salafistes que les Frères musulmans ont compris que la conquête religieuse devait se faire par la prédication et le prêche plutôt que par les bombes. Cependant, le terrorisme et l’intégrisme sont des frères jumeaux qui s’épaulent et agissent par des moyens différents. Les terroristes tuent et font jurisprudence. Ils permettent aux intégristes de dire, «vous voyez si vous n’obéissez pas à nos demandes, abolition des lois sur le voile, statut séparé pour les femmes, cantines halal à l’école, vous aurez des attentats.» Il y a une forme de porosité et de continuité entre les uns et les autres. Il sera aussi intéressant de voir comment des organisations comme l’UOIF (l’Union des organisations islamiques de France) et le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), qui dénoncent «le racisme d’État», vont réagir à cet attentat. Est-ce qu’ils vont expliquer qu’on montre l’islam du doigt? Vont-ils utiliser ce raisonnement tout à fait révisionniste qui sous-entend qu’il n’y a aucun lien entre l’islam et l’islamisme? Les terroristes se revendiquent pourtant bien de l’islam et du Coran. Il ne faut pas oublier qu’al-Azhar, qui est la «Sorbonne» de l’islam sunnite, a attendu la fin de l’année 2014 pour condamner Daech…

L’islam de France est pluriel, l’État doit résolument éviter de choisir les organisations les plus opposées aux valeurs de la République. À cet égard, j’espère que la langue de Benjamin Griveaux a fourché lorsqu’il a jugé notre tribune stigmatisante. Car nous ne confondons pas les musulmans de France avec les organisations séparatistes qui prétendent les représenter. Griveaux a peut-être mal lu la tribune. Il faudrait lui renvoyer pour qu’il comprenne que notre action et celle de son gouvernement sont parallèles, pas antagonistes.