Le Parti démocrate se divise sur la critique d’Israël (Gilles Paris – Le Monde)

L’opposition s’est employée, toute la semaine, à masquer les dissensions provoquées par l’une de ses élues, accusée d’avoir tenu des propos à caractère antisémite

Le Parti démocrate avait espéré frapper les esprits avec l’adoption, vendredi 8 mars, par la Chambre des représentants, où il est majoritaire, d’un projet de loi visant à faciliter l’exercice du droit de vote et limitant le financement occulte des campagnes électorales. Il a dû au contraire s’employer toute la semaine à masquer les divisions provoquées par l’une de ses nouvelles élues, Ilhan Omar, accusée d’avoir tenu des propos à caractère antisémite.

La polémique a fait apparaître au grand jour un clivage sur le dossier israélien qui faisait l’objet au Congrès jusqu’à présent d’un très large consensus, comme en témoigne la très forte délégation qui assiste chaque année au rassemblement du puissant lobby pro-israélien, l’American Israel Public Affairs Committee.

Née en 1981 en Somalie, passée par un camp de réfugiés au Kenya après avoir fui un pays en perdition, Ilhan Omar est arrivée au Etats-Unis à l’âge de 11 ans. La jeune femme a fait partie de la vague féminine qui a déferlé sur la Chambre, en novembre 2018, deux ans après avoir été élue à l’Assemblée du Minnesota. Cet Etat du Midwest abrite en effet la plus large communauté somalienne des Etats-Unis. La représentante est l’une des deux premières musulmanes à siéger à la Chambre à Washington.

En février, Ilhan Omar a suscité une première fois le trouble en liant le soutien apporté par certains élus à Israël à leur espoir de récolter en retour des fonds de campagne. Après s’être excusée, elle a récidivé au début du mois en insinuant que des élus américains de confession juive plaçaient les intérêts d’Israël avant ceux des Etats-Unis. Une affirmation qui a suscité la vive irritation de certaines figures démocrates de la Chambre dont Eliot Engel, Nita Lowey et Jerrold Nadler, tous de confession juive et à la tête d’importantes commissions parlementaires.

« Corbynisation »

Ilhan Omar n’a cessé d’assurer qu’elle entend dénoncer la politique israélienne et qu’elle ne défend en rien les thèses antisémites qui lient constamment la religion juive et le pouvoir de l’argent ou bien l’allégeance à Israël à laquelle sacrifieraient les personnes de cette confession. Certains élus démocrates, à commencer par la speaker (présidente) de la Chambre, Nancy Pelosi, lui ont accordé « le bénéfice du doute », estimant qu’elle n’avait pas « mesuré le poids de ses paroles ».

Alors que le chroniqueur conservateur Bret Stephens a dénoncé dans le New York Times une « corbynisation » des démocrates, dans une allusion aux ambiguïtés du chef du Labour britannique Jeremie Corbyn, Nancy Pelosi a tenté d’éteindre le début d’incendie en proposant la mise aux voix d’une résolution symbolique condamnant l’antisémitisme.

Mais cette proposition a suscité l’ire d’une partie des démocrates qui a considéré qu’elle constituait un désaveu public de la représentante du Minnesota. Trois candidats à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2020 – les sénatrices Kamala Harris (Californie), Elizabeth Warren (Massachusetts) et le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders – ont défendu publiquement Ilhan Omar.

Ces démocrates ont fait notamment valoir que l’élue était désormais la cible d’attaques virulentes et de menaces de mort. Dans un montage photographique exposé le 1er mars par le Parti républicain au Congrès de Virginie-Occidentale, le portrait de l’élue a ainsi été ajouté à une photo des tours du World Trade Center en feu, lors du 11-Septembre, accompagné par les phrases suivantes : « Vous disiez : nous n’oublierons jamais. Vous avez oublié, j’en suis la preuve. » La résolution soumise à la Chambre des représentants, à Washington, a donc été amendée pour inclure la dénonciation de toute forme de haine, y compris celle visant les musulmans, ainsi que le suprémacisme blanc.

Trump dans la brèche

Donald Trump s’est très vite engouffré dans la brèche en demandant que l’élue du Minnesota soit exclue de la commission des affaires étrangères où elle siège. « Les démocrates sont devenus un parti anti-israélien. Ils sont devenus un parti antijuifs, et c’est dommage », a assuré le président américain vendredi.

Lors du vote de la résolution, la veille, les seuls qui s’y sont opposés (23, contre 407 « pour », dont la totalité des démocrates) sont pourtant venus du Parti républicain, certains élus estimant que le texte n’était pas assez ferme et qu’il aurait dû se limiter à la dénonciation du seul antisémitisme.

Donald Trump lui-même avait choqué en refusant de condamner nettement les groupuscules néonazis qui avaient convergé à Charlottesville (Virginie) en août 2017. Ce rassemblement avait été à l’origine de violences qui s’étaient soldées par la mort d’une manifestante antiraciste.