Paris 11e, une histoire juive (Henri Seckel – Le Monde)

Cet arrondissement de l’est de la capitale accueille depuis un siècle une importante communauté juive. C’est ici que vivaient Mireille Knoll et Sarah Halimi, victimes d’agressions mortelles.

Au départ, c’était un Franprix comme les autres. Et puis, en 1985, une école juive s’est installée juste en face. Un rayon est alors devenu casher, puis un second, puis toute une salle, puis tout le supermarché du 238, boulevard Voltaire, dans le 11earrondissement, un cas unique à Paris. Ici, l’hebdo Actualité juive est en libre-service et les clients peuvent venir en catastrophe, le vendredi soir, s’il leur manque quelque chose, puisque les portes restent ouvertes jusqu’à une heure avant le début du shabbat. Les allées offrent une plongée dans le monde merveilleux de la cacherout, le code alimentaire des pratiquants : les gâteaux Schneider’s, le pain azyme Rosinski, le vin Barkan, sans oublier les produits de la marque phare, « Mémé Hélène ». Le sourire de la vieille dame s’affiche sous le slogan : « Notre grand-mère à tous »

La formule résonne curieusement désormais. On l’a beaucoup entendue après le décès de Mireille Knoll, octogénaire juive tuée de onze coups de couteau à 200 mètres de là, avenue Philippe-Auguste, le 23 mars. Voilà plus d’un demi-siècle que cette femme née de parents polonais et ukrainien vivait dans ce quartier de l’est parisien. Le destin tragique qu’elle y a connu souligne le paradoxe du 11pour la population juive : à la fois terre d’accueil bienveillante et terre de tristesse.

Le 11e, terre d’accueil : il suffit d’arpenter le boulevard Voltaire pour le comprendre. La partie orientale de l’artère qui traverse tout l’arrondissement propose une vaste collection de mezouzot à l’entrée des commerces. On y mange des burgers casher, des pizzas casher, des sushis casher. On peut s’y offrir des lunettes casher, des faire-part de mariage casher, et, à la librairie Emet, toute la littérature ayant trait au judaïsme, de la plus savante des exégèses à La Torah pour les nuls, en passant par le chef-d’œuvre de Dan Greenburg, Comment devenir une mère juive en dix leçons.

La librairie Emet, dédiée à la culture juive, boulevard Voltaire.
La librairie Emet, dédiée à la culture juive, boulevard Voltaire. ALAIN KELER / M.Y.O.P POUR LE MONDE

La fête à Voltaire

Le boulevard colle au calendrier des fêtes : il se déguise pour Pourim, se couvre de cabanes pour Souccot et s’anime toutes les fins de semaine à l’approche du shabbat. Au 231, Le Manhattan sert un couscous d’exception. Juste à côté, au 229, on se réunit chaque 12 février devant la vitrine du chocolatier Damyel, en souvenir d’Ilan Halimi. Ici se trouvait, en 2006, le magasin de téléphonie dans lequel travaillait ce garçon de 23 ans, qu’une jeune femme était venue séduire pour l’attirer dans un guet-apens mortel.

Bien avant le boulevard Voltaire, d’autres poches du 11e arrondissement avaient servi de refuge aux juifs fuyant la misère ou les persécutions. Les Judéo-Espagnols venus de l’empire ottoman, au début du XXe siècle, avaient fait de l’insalubre quartier Sedaine-Popincourt une « Petite Turquie ». Ils travaillaient dans le textile, parlaient le « judyo » hérité de leurs ancêtres qui avaient fui la péninsule ibérique à l’Inquisition, et soignaient leur nostalgie chez l’épicier Abramoff, dont la devise était : « Si ça pousse, si c’est rare, si c’est bon, nous l’avons. »

Les ashkénazes arrivés d’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres, eux, ont investi les taudis de Belleville. Ils parlaient yiddish dans leurs tanneries ou Chez Albert, le restaurant où l’on mangeait mieux qu’à la maison. Le quartier comptait alors autant de boucheries casher qu’il y a de restaurants asiatiques aujourd’hui. Avant de passer aux mains des Chinois et des musulmans, les commerces ashkénazes avaient été repris par les séfarades arrivés d’Afrique du Nord dans les années 1950 et 1960.

« Un puzzle qui fonctionne très bien »

La communauté judéo-espagnole s’est effilochée, mais l’un de ses chants retentit encore, le samedi matin, dans la synagogue qui fut la sienne, rue de la Roquette. Quant à Belleville, il y reste une école Ozar Hatorah, les synagogues s’y comptent sur les doigts d’une main, les commerces casher sur ceux de l’autre. Le quartier s’est vidé de ses juifs, que l’ascension sociale a emmenés ailleurs. Sarah Halimi, elle, y était restée. Cette femme, sans lien de parenté avec le jeune Ilan, a été tuée le 4 avril 2017 à l’âge de 65 ans, défenestrée du 3e étage de son HLM de la rue de Vaucouleurs.

Mireille Knoll, Ilan Halimi, Sarah Halimi. Trois juifs, trois faits divers sordides, un même arrondissement – celui, aussi, des attentats de 2015 contre Charlie Hebdo, le Bataclan et les terrasses de cafés. « Ce qui se passe ne s’explique pas par la géographie, le 11e n’y est pour rien, tempère Serge Benhaïm, président de la communauté Don Isaac Abravanel. Rien ne justifie cette coïncidence d’événements. Au contraire, le 11e est un arrondissement transversal, ouvert, un puzzle qui fonctionne très bien. »

Le quartier de la rue Saint-Maur, au sud de Belleville, l’illustre jusqu’à la caricature. Dans ce secteur populaire en voie d’embourgeoisement se croisent les juifs sortant de la synagogue Ora Vesimha ou de l’école Yad Mordekhaï et les fidèles de la mosquée Omar Ibn Al Khattab, située 100 mètres plus haut. Le bas-Belleville, c’est « Babelville », comme le proclament les lettres multicolores incrustées sur les trottoirs. On y vit sans heurts, sinon ensemble, au minimum côte à côte. Dans combien d’autres quartiers de Paris voit-on des enfants à papillottes jouer au foot avec des petits Noirs et des petits Arabes dans la rue ?

Marques du souvenir

« Cet arrondissement a une tradition d’accueil séculaire, souligne le maire (PS) du 11e, François Vauglin. Nous avons une population très variée et une présence importante de communautés religieuses, notamment beaucoup de juifs et beaucoup de musulmans. Vu le nombre et la proximité, s’il y a un endroit où ça doit frotter, statistiquement, c’est dans le 11e. Je n’ai pas d’explication plus rationnelle que ça. »

Les plus radicaux du boulevard Voltaire voient en Sarah Halimi et Mireille Knoll, les victimes, après celles de Mohamed Merah à Toulouse en 2012 ou d’Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher en 2015, d’une « Shoah du XXIe siècle ». Une comparaison hasardeuse dans cet arrondissement touché, plus que d’autres, par cette période de souffrance. Pour en prendre la mesure, il faut écouter les témoignages à pleurer des anciens, le récit des rafles de 1941 et 1942, tout le 11e bouclé, les juifs parqués dans le gymnase Japy avant d’être conduits par la police jusqu’à la Bastille, puis à Drancy, puis dans les camps.

Deux plaques en marbre à l’entrée du gymnase Japy rappellent cette période sombre, dont le souvenir marque le paysage urbain de l’arrondissement où vivait, avant-guerre, la plus importante population juive de Paris. On y traverse par exemple le square Marcel-Rajman (résistant du groupe Manouchian, exécuté en 1944) ou la place Marek-Edelman (dernier commandant de l’insurrection du ghetto de Varsovie), inaugurée le 4 avril, un an jour pour jour après le meurtre de Sarah Halimi, survenu à quelques dizaines de mètres de là. Les plaques noires accrochées aux façades des écoles publiques rappellent également le lourd tribut payé par les enfants : sur quelque 11 400 Français juifs de moins de 18 ans déportés entre 1942 et 1944, plus d’un sur dix (1 642) venait du 11e. Une plaque dans le jardin de la Folie-Titon salue la mémoire des 199 d’entre eux déportés avant même d’être scolarisés.

Plaque à la mémoire des 1200 enfants exterminés dans les camps de la mort nazis, devant l'école cité Voltaire.
Plaque à la mémoire des 1200 enfants exterminés dans les camps de la mort nazis, devant l’école cité Voltaire. ALAIN KELER / M.Y.O.P POUR LE MONDE

« Une cible à l’intérieur de la cible »

Soixante-dix ans après l’armistice, les uniformes se sont de nouveau déployés dans les parages, en 2015. Uniformes protecteurs, cette fois, après les attentats. Pendant deux ans et demi, les militaires de l’opération « Sentinelle » ont vécu jour et nuit dans les six synagogues et les six écoles juives du 11e« Beaucoup d’entre eux venaient de province et ne savaient pas ce que c’était que des juifs, c’était rigolo de voir tout ce monde fraterniser, se souvient Gil Taieb, dentiste du boulevard Voltaire. Pour les remercier, les gens leur apportaient de la bouffe. Quand ils repartaient au bout de trois mois, ils avaient pris dix kilos ! »

Les militaires ont levé le camp – ils effectuent encore des rondes –, mais la légèreté n’est pas revenue. Partout flotte la nostalgie d’une époque moins confortable mais plus insouciante, où le conflit israélo-palestinien et l’intégrisme islamiste ne polluaient pas la société française. Les derniers juifs tunisiens du coin regrettent le Belleville décrit par Romain Gary dans La Vie devant soi« Grandir ici, c’était superbe, raconte Laurent Allouche, qui tient un établissement de pompes funèbres depuis 1989. On allait dans des écoles publiques, tout se passait bien. Il n’y avait pas du tout de problèmes entre musulmans et juifs à Belleville. Il n’y en a toujours pas vraiment aujourd’hui, d’ailleurs. Mais c’est vrai que dans le Belleville ma jeunesse, on se promenait avec la kippa sans réfléchir. Il y a quand même un truc qui a changé à ce niveau-là. »

Dans une France sous pression terroriste, les juifs ont parfois l’impression, d’après Serge Benhaïm, d’être « une cible à l’intérieur de la cible », mais les 15 000 à 17 000 juifs estimés du 11e, pas davantage que les autres. « Il ne faut pas être alarmiste, les juifs ici ne sont pas plus en danger qu’ailleurs, assure Gil Taieb. Il est possible de vivre une vie juive épanouie dans le 11e. » Toutes les chapelles y sont représentées, de la plus séfarade à la plus ashkénaze, de la plus orthodoxe à la plus libérale – Pauline Bebe, première femme rabbin de France, y a sa synagogue. Luxe supplémentaire : ici, le dialogue interreligieux existe, notamment entre Serge Benhaïm et Abdelkader Achour, l’imam de la mosquée Omar, qui était par exemple venu réciter des passages du Coran à la synagogue de la Roquette en 2015, en hommage au policier Ahmed Merabet, tué après l’attaque contre Charlie Hebdo.

La vigilance s’est imposée

« L’ambiance est anxiogène, mais il n’y a pas de panique, synthétise Serge Benhaïm. Personne ne quitte le 11e pour des raisons de sécurité. Depuis la mort de Mme Knoll, personne n’est venu me dire : “C’est décidé, je m’en vais.” Cela dit, il n’est pas de samedi où nous ne sommes pas interrogés par les gens, et il faut être honnête, nous n’avons pas tous les éléments pour leur dire qu’il faut rester à tout prix. » Le « manifeste contre le nouvel antisémitisme », diffusé le 22 avril, « a remué les consciences », dit-il. Tout en regrettant le ton employé dans ce texte à l’égard de « l’islam de France » – « On ne peut pas gifler les musulmans devant tout le monde comme ça » –, il déplore que « le pays ne bouge pas assez » alors que des juifs « ne peuvent plus vivre dans certains endroits en France ».

Lire aussi :   Des centaines de personnes dénoncent « un nouvel antisémitisme » dans un manifeste

Le 11e n’en est pas là, mais la vigilance s’impose. Le couple qui tient la librairie Emet voit moins de clients, reçoit plus de commandes par téléphone ces jours-ci, et doit parfois nettoyer des crachats sur la vitrine ou retirer le mastic qu’on a mis dans sa serrure. Si aucun commerçant n’a décroché sa mezouza, on range tout de même son étoile de David sous son pull dans le métro, et les parents hésitent à mettre leurs enfants à l’école publique, même ici, en plein Paris, sur un boulevard portant le nom de Voltaire. L’ambiguïté autour du philosophe des Lumières, qui fut aussi l’auteur d’écrits plus que douteux sur les juifs, qualifiés dans son Dictionnaire philosophique de « nation la plus détestable qui ait jamais souillé la Terre », résume l’ambivalence qui anime ceux du 11e : vivre sur une terre de tolérance sans jamais pouvoir baisser la garde.