La pâque juive, malgré le confinement (Jean-Marie Guénois – Le Figaro)

Bien que démarrant dans un contexte inédit, la fête de Pessah garde une place essentielle dans le judaïsme.

Ce mercredi soir, les juifs du monde entier ouvrent par un même rituel domestique la fête de Pessah, la Pâque juive. Cette fête va se prolonger jusqu’au 16 avril malgré les fermetures de synagogues désormais partout appliquées – sinon à de très rares exceptions – et les restrictions de déplacement. Le confinement frappe particulièrement la communauté juive car c’est en famille, à la maison, que commence la célébration de la Pâques, comme l’explique Mendel Samana, 43 ans, un des rabbins du consistoire du Bas-Rhin à Strasbourg, ville très touchée par l’épidémie.

Affilié à l’une des grandes familles du judaïsme, les Loubavitch, il est en charge de la synagogue de la Meunau, au sud de la métropole. Les Loubavitch sont réputés orthodoxes dans leur approche de la religion – à ne pas confondre avec les ultra-orthodoxes – mais cela ne les empêche pas de s’adapter aux circonstances: «Cette épidémie nous pousse à retrouver l’essentiel, explique Mendel Samana. Nous allons aider les fidèles à rejoindre l’esprit de cette fête, sans passer à côté des questions de rites qui gardent leur importance. Et puisque les synagogues sont fermées, nous allons faire venir la synagogue à la maison, si l’on peut dire, c’est notre défi. L’idée est que chacun, même s’il est seul chez lui, puisse vivre pleinement cette fête communautaire. Ce message n’est pas facile à faire passer. Mais ce Dieu qui nous demande d’aller à la synagogue est le même Dieu qui nous demande actuellement de rester à la maison!»

Début mars ce rabbin a été l’un des premiers à militer pour que des mesures strictes soient prises dans la communauté juive – estimée à 1 % de la population française – qui a été, malgré tout, très touchée par l’épidémie. Il explique: «Nous ne pourrons pas, par exemple, prier selon le “minian”, ce quorum requis de dix hommes pour réciter certaines prières juives car notre devoir prioritaire est de préserver la vie. Dieu ne nous demande jamais ce que nous ne pouvons pas.»

«Ma Nichtana»

Concrètement donc, ce mercredi soir, une fois les bougies allumées par les femmes, le plus jeune enfant de la famille va poser la première question rituelle à son père: «Ma Nichtana» «en quoi cette nuit est-elle différente d’une autre?» Le père ne va évidemment pas répondre sur la nouveauté 2020 de l’attaque du coronavirus… mais sur le grand récit, la hagada de la libération d’Égypte du peuple juif, qui remonte à 3 332 années, selon la tradition du calendrier juif, lequel compte 5 780 années. Tel est, en effet, l’événement central commémoré en ce jour de Pâque, qui demeure la plus grande fête du judaïsme.

Temps religieux qui prépare aussi dans 49 jours – sept semaines exactement – l’autre grande fête juive Chavouaot, où la Torah fut donnée au peuple juif, marquant la révélation de Dieu au monde. «Pessah, c’est un peu la fête de la naissance du peuple juif, commente Mendel Samana, qui sort de l’esclavage pour retrouver sa liberté, condition pour devenir un peuple et recevoir la Torah.»

Mercredi soir, lors du repas, le seder, on ne mange que du pain azym, sans levain – en souvenir de la fuite précipitée des juifs avec des pains à peine cuits, emportés à la hâte. On commémore aussi la captivité en trempant des herbes amères dans de l’eau salée. D’autres rituels sont évidemment prévus, qui donnent lieu à un regain de ferveur tout au long de cette semaine de Pessah. Elle va se clore – le septième jour en Israël, huitième jour en diaspora – par la célébration du passage de la mer Rouge par le peuple juif avec l’anéantissement de l’armée de Pharaon, symbole de la libération finale. «La libération intérieure est au centre de ces fêtes, poursuit Mendel Samana, les symboles du pain sans levain nous conduisent à méditer sur tout ce qui nous gonfle d’orgueil, pour paraître. Alors que Dieu nous attend dans l’humilité, l’attention aux autres, la générosité.»

Est-ce que cette tradition juive apporte toutefois une réponse à la pandémie du coronavirus? «Je ne suis pas prophète, répond tout de go Mendel Samana. Les religions ont tendance à vouloir se faire les interprètes de Dieu. Ceux qui prétendent avoir compris ce qui se passe sont des charlatans. La seule certitude que nous ayons est que tout cela a un sens mais nous ne le connaissons pas. Cela ne sert donc à rien de vouloir tout expliquer. Et encore moins de se faire peur! Cette quête de sens doit plutôt nous faire avancer dans notre vie spirituelle. Et comprendre qu’il n’y a rien à comprendre. Cette interrogation sans réponse évidente nous aide à progresser. Nous, les juifs, sommes habitués à vivre avec des questions toujours ouvertes.»