Le Palestinien qui voulait être maire de Jérusalem (Piotr Smolar – Le Monde)

Palestinien, Aziz Abou Sarah n’a légalement pas le droit de se présenter aux élections municipales. Un combat qu’il entend mener jusqu’à la Haute Cour de justice israélienne.

Aziz Abou Sarah est engagé dans un combat perdu d’avance, mais cela ne le rend pas moins intéressant. Ce Palestinien âgé de 38 ans prétend au siège de Nir Barkat, le maire sortant de Jérusalem, qui s’efface après deux mandats pour embrasser une carrière nationale.

Les élections sont prévues le 30 octobre et elles n’échapperont pas à un Israélien. Mais Aziz Abou Sarah lutte pour faire admettre sa candidature, en saisissant la Haute Cour de justice. N’ayant pas la nationalité israélienne, il ne peut prétendre à la fonction de maire.

Jérusalem compte 528 000 juifs et 323 000 Arabes (dont 95 % sont musulmans). Ces derniers, dans leur majorité, bénéficient d’une carte bleue de résident, qui peut être révoquée. Elle leur donne le droit de circuler librement en Israël, de voter aux élections locales, de bénéficier du système de santé publique. Mais pas de devenir le premier édile de la cité.

Malgré cela, Aziz Abou Sarah a formé la liste Al Quds Lana, soit« Jérusalem est à nous ». Une façon pour lui et ses proches de revendiquer leur place dans la gestion de la ville, de dénoncer les discriminations systémiques dont sont victimes les habitants palestiniens.

Dans les quartiers arabes, les déchets s’empilent

Ceux-ci ont beau payer pour la plupart les impôts locaux, ils bénéficient d’infrastructures et de services dérisoires par rapport à Jérusalem-Ouest.« Ça finira peut-être comme une candidature symbolique mais je ne la traite pas ainsi. Mon but est que les Palestiniens restent à Jérusalem et puissent avoir une vie normale, dit-il. Les gens sont frustrés par la réalité, par l’incapacité à sortir de la pauvreté ou trouver un logement adéquat, à inscrire leurs enfants à l’école alors que des milliers de classes manquent. »

Aziz Abou Sarah fait défiler, sur son téléphone portable, les photos que des habitants diffusent sur les réseaux sociaux : cette semaine, aucun ramassage de poubelles dans les quartiers arabes, les déchets s’empilent.

Lui, est un enfant de Jérusalem-Est, connaissant bien ses impasses et ses drames. Son frère Tayseer est mort à la suite d’une détention de près d’un an, après avoir refusé d’admettre qu’il avait jeté des pierres, raconte-t-il. Dès 13 ans, l’adolescent s’implique politiquement, lit beaucoup, participe à des manifestations, lance lui-même quelques projectiles. Il rejoint les rangs du mouvement de jeunes du Fatah, la principale faction palestinienne, où il rédige des fascicules « enflammés, colériques, passionnés, comme on le fait à cet âge ».

Il aurait pu ainsi continuer au sein de l’appareil politique, comme un petit apparatchik. Mais à la sortie du lycée, il décide d’apprendre l’hébreu, qu’il avait négligé dans le secondaire. Aziz Abou Sarah sait alors que cette langue serait un atout professionnel. Ce choix lui permet de côtoyer pour la première fois « des juifs qui n’étaient ni des colons, ni des soldats. » Une révélation, qui ne signifie pas chez lui un renoncement à la cause palestinienne.

Le jeune homme s’ouvre au monde environnant. Il travaille la céramique dans un quartier ultraorthodoxe, il s’imprègne de religion au point de découvrir le christianisme pendant deux ans dans un établissement d’études bibliques. Il suit aussi une formation en tourisme. Grâce à elle, il lancera une société de parcours touristiques, aujourd’hui active dans vingt pays, dont la spécificité consiste à confronter les récits et les points de vue.

Parcours exemplaire

Aziz Abou Sarah écrit aussi des tribunes dans différents médias palestiniens, israéliens et anglophones. Entre 2009 et 2015, il a dirigé un programme sur la résolution de conflits à l’université George-Mason, près de Washington.

Malgré ce parcours exemplaire, le Palestinien est confronté à des handicaps majeurs, outre la question de l’enregistrement de sa candidature. Selon les chiffres rassemblés par l’ONG Jerusalem Terrestre, les Palestiniens n’ont été que 0,7 % à voter en 2013. Ils étaient 6,5 % en 1998, 18,4 % en 1983. La mairie s’accommode très bien de la participation faible de ces habitants de Jérusalem-Est et ne cherche nullement à les motiver. Il n’y aura que onze bureaux de vote dans la partie orientale de la ville, contre 180 dans la partie occidentale, rapporte la presse.

« Les Palestiniens de Jérusalem-Est ne sont pas Israéliens, ils ne se sont jamais vus comme tels, ils n’ont jamais été traités comme tels, et ne le seront jamais », souligne Daniel Seidmann, le directeur de l’ONG Jerusalem Terrestre, fin spécialiste de la ville. Ce dernier apprécie beaucoup Aziz Abou Sarah et partage ses engagements, mais il considère sa candidature comme un « exercice futile ».

Aziz Abou Sarah espère mobiliser 30 000 électeurs et peser dans le scrutin. Plusieurs sondages ces derniers mois indiquaient un frémissement, une volonté plus forte des habitants de voter. Un autre candidat de Jérusalem-Est, Ramadan Dabash, ingénieur civil, espère aussi obtenir une place inédite au conseil municipal.

Mais l’opinion majoritaire parmi les Palestiniens consiste à dire qu’une participation aux élections, comme candidat ou électeur, revient à légitimer et à accepter l’occupation israélienne. C’est aussi l’avis de la direction palestinienne à Ramallah, qui continue de défendre l’idée d’une solution à deux Etats, avec Jérusalem comme capitale partagée. Le jour de l’annonce de sa candidature, le 6 septembre, Aziz Abou Sarah a été visé par des œufs, lancés par une poignée de jeunes Palestiniens. Il est resté stoïque et a esquivé.