Palestine : l’inquiétante dérive autoritaire de Mahmoud Abbas

Par Cyrille Louis – Le Figaro

La nouvelle semblait si énorme qu’elle a laissé sans voix la plupart des diplomates occidentaux accrédités à Ramallah. Lundi 4 septembre, l’un des
militants anti-occupation les plus emblématiques de Cisjordanie a été convoqué au commissariat de Hébron et arrêté par les services de sécurité de l’Autorité palestinienne (AP). Accusé d’«atteinte à l’unité nationale» pour avoir dénoncé sur Facebook l’interpellation d’un journaliste quelques heures plus tôt, Issa Amro a passé quatre jours en détention avant d’être libéré sous caution.
À la tête du collectif «La Jeunesse contre la colonisation», cet ingénieur de 37 ans documente et dénonce depuis plusieurs années le coût humain de l’occupation militaire imposée à la population palestinienne de sa ville. Un rôle qui lui avait déjà valu d’être interpellé des dizaines de fois par l’armée israélienne – mais jamais encore par son propre gouvernement.

Sa brève incarcération, quel qu’en ait été le but, a mis en lumière le durcissement jusqu’alors passé inaperçu de l’AP envers certaines voix discordantes. Vingt-neuf sites Web avaient été bloqués début juin sur ordre du procureur général palestinien. La plupart sont notoirement proches du mouvement islamiste Hamas, qui contrôle la bande de Gaza, ou de Mohammed Dahlan, rival honni du président Mahmoud Abbas. Mais plusieurs autres sont identifiés comme des plateformes d’information indépendantes, qui ont pour seul tort d’exprimer sans retenue leurs critiques des autorités.


Travaux forcés

La crainte d’un tour de vis sécuritaire a été renforcée, début juillet, par la publication d’une loi controversée sur la criminalité électronique. «Nous ne contestons pas que la généralisation rapide de l’usage d’Internet en Palestine justifie, sur le fond, une telle démarche, commente Ammar Dwaik, directeur de la Commission indépendante des droits de l’homme à Ramallah. Mais ce texte,  rédigé par l’exécutif sans aucune concertation avec la société civile, déborde le champ de la lutte contre la cybercriminalité et porte atteinte à la liberté d’expression.» Son article 51 punit d’une peine maximale de 15 ans de travaux forcés la publication d’écrits susceptibles de troubler «l’ordre public», «l’unité nationale», la «paix sociale» ou d’«offenser la religion». L’article 20 sanctionne la diffusion de «matériaux critiques susceptibles de menacer la sécurité ou l’intégrité de l’État» – sans définir clairement aucune de ces notions.

Début août, l’encre du décret présidentiel avait à peine séché que cinq journalistes collaborant à des médias proches du Hamas ont été placés en détention sur la base de ces incriminations. Par une coïncidence qui n’est sans doute pas fortuite, leur remise en liberté est intervenue au moment précis où les autorités de la bande de Gaza relâchaient symétriquement des journalistes proches du Fatah. «Une partie des récentes arrestations sont liées au duel qui oppose les deux factions rivales, concède Ammar Dwaik. Mais pas toutes…» Selon le Centre palestinien pour la liberté et le développement des médias, l’AP a arrêté 14 journalistes pour le seul mois d’août.

«Depuis le début 2017, les autorités palestiniennes en Cisjordanie ont mené de nombreuses attaques contre des activistes et des journalistes, auxquels ils ont imposé des arrestations arbitraires, des interrogatoires violents et des confiscations de leur équipement», dénonce l’ONG Amnesty International dans un rapport. Ammar Dwaik attribue cette dérive «aux tensions croissantes entre Abbas et ses principaux adversaires». Le récent rapprochement entre le Hamas et Mohammed Dahlan, sous patronage égyptien, semble avoir particulièrement attisé la méfiance du président palestinien. «Je nesais pas si on peut parler de dérive autoritaire, commente l’ex-ministre et vice- président de l’université de Birzeit, Ghassan al-Khatib, mais il est certain que le gel de tout réel processus électoral depuis 2006 conduit inéluctablement dans
cette direction.» Abbas, dont le mandat est arrivé à son terme en 2009, affronte  d’ailleurs une crise de légitimité si profonde que 70 % des Palestiniens affirment désormais souhaiter son départ.

Le 3 septembre, c’est pour avoir dénoncé l’impuissance de l’AP et appelé ses dirigeants à la démission après une descente de l’armée israélienne dans les locaux de la radio al-Hurryia, à Hébron, que le journaliste Ayman Qawasmeh a été
arrêté. L’activiste Issa Amro, qui s’était empressé de prendre sa défense, a été interpellé dans la foulée. «L’arrestation de ce défenseur des droits de l’homme pour des commentaires critiques exprimés sur Internet témoigne d’un rétrécissement de l’espace démocratique», a relevé Robert Piper, coordinateur humanitaire de l’ONU pour les Territoires palestiniens, sur Twitter.

Selon une enquête réalisée ces derniers jours par le Centre palestinien d’études politiques et de sondages, 85 % de la population disent s’inquiéter pour l’avenir des libertés publiques en Cisjordanie. Et seuls 38 % des sondés estiment qu’il est possible d’y critiquer librement leurs dirigeants.