Ormuz, le détroit que l’Iran menace de bloquer (Hayat Gazzane – Le Figaro)

Cette étroite voie maritime, située à l’extrémité des eaux du Golfe Persique, est un puissant moyen de pression dont se sert le régime d’Hassan Rohani pour tenter de faire revenir les Américains sur leur décision d’appliquer des sanctions économiques. Explications.

La menace du blocage du détroit d’Ormuz refait surface. Le président iranien Hassan Rohani l’a de nouveau brandie ce week-end. Son pays est prêt à bloquer cette zone maritime si les Américains parviennent à convaincre leurs alliés de mettre totalement fin à leurs importations de pétrole en provenance d’Iran. Mais que représente ce détroit? Quelle est son importance pour le marché pétrolier? Et quelles seraient les conséquences d’un tel blocage? Le Figaro fait le point.

• Où se situe le détroit d’Ormuz?

Ce détroit se trouve à l’extrémité des eaux du Golfe persique, entre l’Iran, au nord, et Oman et les Émirats arabes unis au sud. Il mesure 63 kilomètres de largeur et constitue l’unique voie de passage maritime qui permet de relier le golfe Persique à la mer d’Oman puis à l’océan Indien. C’est l’un des couloirs maritimes les plus stratégiques au monde. Il est contrôlé par l’Iran et Oman.

• Combien de pétrole transite par ce détroit?

D’après l’Agence américaine de l’énergie (AEI), ce détroit est encore plus important que celui de Malacca qui se situe dans le Sud-Est asiatique, entre la Malaisie et l’Indonésie. En 2016 (derniers chiffres disponibles), 18,5 millions de barils par jour y ont transité, soit près de 30% du pétrole transporté par voie maritime. Cet or noir, issu des principaux producteurs du Golfe, est destiné à 80% aux pays asiatiques (Chine, Japon, Inde, Corée du Sud, Singapour). À noter que ce détroit est aussi vital pour le transport de gaz naturel liquéfié (GNL) produit notamment par le Qatar.

• Que menace de faire concrètement l’Iran?

Le régime de Téhéran menace de bloquer ce détroit. «Nous ferons comprendre à l’ennemi que le détroit doit être ouvert à tous ou à personne», a fait savoir le commandant en chef des gardiens de la Révolution, le général Mohamad Ali Jafari, début juillet. Ce dimanche, le président Hassan Rohani a également averti: «Nous sommes le garant de la sécurité de ce détroit depuis toujours, ne jouez pas avec la queue du lion, vous le regretterez». Pour mettre en place ce blocage, les Iraniens pourraient utiliser des mines maritimes, des sous-marins et des frégates, selon des spécialistes. Le Corps des gardiens de la Révolution ne dispose en effet pas d’une marine puissante, mais a développé des moyens de combat asymétriques, avec vedettes rapides, batteries de missiles sol-mer portatifs et mines marines.

L’Iran avait déjà menacé de bloquer le détroit d’Ormuz en 2011, en plein de bras de fer avec les Occidentaux sur le dossier du nucléaire et des sanctions. Mais la menace n’a jamais été exécutée. Le pays avait seulement procédé à des manœuvres navales. Les Américains avaient alors dépêché leur cinquième flotte basée dans le Golfe, à Bahreïn. Aucun incident notable n’avait été signalé et le trafic des navires avait été assuré. Le détroit avait en revanche été le théâtre d’affrontements lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Les deux pays s’étaient livrés une «guerre des tankers» de 1984 à 1987 au cours de laquelle plus de 600 navires ont été attaqués, touchés par des missiles antinavires et par des mines, rappelle Hugues Eudeline, ancien officier de Marine, dans une étude publiée par le Cairn en 2010.

• Quelles conséquences aurait un blocage du détroit sur le marché pétrolier?

Selon plusieurs experts, le scénario du blocage total propulserait les prix du pétrole vers les sommets. Certains évoquent même un montant supérieur à 200 dollars le baril! Les plus touchés seraient, côtés exportateurs, les Émirats arabes unis, le Koweït et l’Irak dont tous les ports sont situés dans le golfe persique mais aussi l’Arabie Saoudite dont les exportations se font par voie maritime. Côtés importateurs, les pays asiatiques mais aussi l’Europe et les États-Unis en subiraient les conséquences.

• Existe-t-il un moyen de contourner ce détroit?

Seuls l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de pipelines qui peuvent transporter le pétrole en dehors du Golfe persique. Pour l’Arabie Saoudite, il y a la possibilité d’utiliser le pipeline «East-West» dont la capacité totale est de 5 millions de barils par jour et qui permet d’acheminer le pétrole vers la mer rouge. Problème: ce niveau est inférieur aux volumes exportés qui dépassent les 7 mb/j. En 2016, le géant pétrolier saoudien, Saudi Aramco, avait fait part de son souhait d’accroître la capacité de ce pipeline. Les travaux devaient s’achever fin 2018 mais «à ce jour, il y a eu peu de progrès dans l’expansion du pipeline», note l’AEI. Les Émirats arabes unis disposent aussi d’un pipeline de 360 kilomètres, capable d’acheminer le pétrole depuis les champs de Habshan (sud-ouest de l’émirat d’Abou Dhabi) au port de Foujeirah (est des Émirats sur le Golfe d’Oman), sans avoir à transiter par le détroit d’Ormuz. Sa capacité est de 1,5 mb/j. Mais «la plupart des options potentielles pour contourner Ormuz ne sont actuellement pas opérationnelles», constate l’AEI.

• Une intervention américaine est-elle possible en cas de blocage?

«Il est évident que les Américains vont réagir en cas de blocage. Ils ne peuvent pas prendre le risque de voir le marché pétrolier exploser», affirme Thierry Coville, chercheur à l’Iris, spécialiste de l’Iran. Les dernières déclarations de l’administration Trump semblent le confirmer. «Les États-Unis et leurs partenaires apportent et défendent la sécurité et la stabilité dans la région. Ensemble, nous nous tenons prêts à assurer la liberté de navigation et la liberté du commerce partout où le droit international les autorise», a écrit le commandant Bill Urban, de la Navy, dans un courriel adressé à Reuters début juillet.

• Les Iraniens peuvent-ils réellement mettre leur menace à exécution?

Les observateurs n’y croient pas. «Tout ceci reste théorique car une guerre régionale n’est pas du tout dans l’intérêt du pays. J’estime que les Iraniens ripostent verbalement face aux sanctions américaines et essayent de mettre la pression pour négocier», confie au Figaro un expert, sous couvert d’anonymat. Un sentiment partagé par Thierry Coville: «Il semblerait que les Iraniens brandissent cette menace comme une arme de dernier ressort. Ce que font les États-Unis est perçu comme un acte de guerre. Rétablir les sanctions, assécher l’industrie pétrolière alors qu’elle représente 80% des ressources en devises du pays…Il fallait que le gouvernement réponde. D’ailleurs, ce type de menace est nouveau de la part d’Hassan Rohani. Cela en dit long de la perception des sanctions par les Iraniens», note le spécialiste. «L’Iran cherche à maintenir l’accord sur le nucléaire, le pays négocie avec les Européens. Les Iraniens sont pragmatiques face à un gouvernement qui cherche à les déstabiliser. En menaçant de bloquer le détroit, ils maintiennent la pression. C’est une façon de dire ‘respectez-nous’».