Ofer Zalzberg : «Abbas va chercher à obtenir un correctif de Trump»

Par Cyrille Louis – Correspondant à Jérusalem


LE FIGARO.- Il y a une semaine tout juste, Donald Trump reconnaissait Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. Au-delà de sa dimension symbolique, quel est l’impact de cette décision?

Ofer ZALZBERG.- Israël et les États-Unis affirment, depuis quelques années déjà, que la reconnaissance de la Palestine par des pays comme la Suède est contre-productive dans la mesure où elle récompense les Palestiniens sans qu’ils aient besoin de s’asseoir à la table des négociations. Or la décision américaine, qui valide les revendications exprimées par l’une des parties sur un sujet contesté, pose exactement le même problème. En l’occurrence, la superpuissance cherche de toute évidence à modifier le consensus international. Le mouvement était coordonné avec la République tchèque, et d’autres pays sont invités à suivre. Certains font observer que le discours de Donald Trump est ambigu, et qu’il ne spécifie pas les limites géographiques de la capitale ainsi reconnue. Mais les Palestiniens n’ont pas confiance dans cette Administration, qui est la première depuis plusieurs décennies à ne pas soutenir explicitement la solution dite des deux États. Ils craignent que la reconnaissance s’applique aussi à Jérusalem-Est, et que cette nouvelle norme légale ne pèse sur le résultat de futures négociations. Mahmoud Abbas affirme qu’il rejette désormais la médiation américaine.


Quelle est la portée de ces mots?

Il ne s’agit pas seulement du rôle de facilitateur traditionnellement endossé par les États-Unis. Non seulement ils ont par le passé utilisé leur puissance pour amener les parties à négocier, mais ils ont à plusieurs reprises mis sur la table les paramètres qu’ils jugeaient appropriés à un règlement du conflit. Or les Palestiniens craignent que le plan de paix échafaudé par Donald Trump ne prenne pas en compte leurs demandes les plus élémentaires. Abbas estime que Trump, en donnant le sentiment de valider les prétentions israéliennes sur Jérusalem, jette un doute sur la possibilité de créer un État palestinien. Tous les efforts qu’il a fournis depuis vingt ans pour construire un consensus international plus proche des positions palestiniennes que de celles d’Israël sont aujourd’hui menacés. Accepter la médiation américaine, dans ces circonstances, exposerait Abbas à perdre le peu de crédit qui lui reste. Il risquerait d’être poussé sur la touche par les cadres du Fatah, voire pire…



Il n’a pas vraiment d’alternative…

Il est vrai que la fin du processus de paix marquerait pour lui un échec personnel. À court terme, sa décision approfondit l’impasse diplomatique dans la mesure où Israël n’acceptera aucun autre médiateur.
Mais Abbas dispose encore d’une carte précieuse: il est indispensable aux Américains comme aux Israéliens si ceux-ci veulent conclure un accord de paix avec les Palestiniens. Conscient de cet atout, il va désormais s’employer à obtenir un correctif de l’Administration américaine – par exemple sous la forme d’une reconnaissance de l’État de Palestine. Bien sûr, tout laisse à penser que ce n’est pas à l’ordre du jour. Mais il va soutenir que c’est à ce prix, et seulement à ce prix, que l’opinion palestinienne acceptera une reprise des négociations.



Donald Trump, qui prétend sceller l’«accord ultime» entre Israéliens et

Palestiniens, avait-il quelque chose à gagner de cette décision controversée?

Disons qu’elle renforce son capital de sympathie auprès de la droite israélienne. On a récemment entendu certains rabbins le présenter comme l’agent de la volonté divine sur terre, tandis que des intellectuels sionistes religieux ont assimilé cette reconnaissance à une seconde déclaration Balfour. Tout cela améliore sa capacité à peser sur le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, qui aura du mal à lui refuser des «mesures de confiance» au bénéfice des Palestiniens. Mais le premier ministre israélien pourra toujours utiliser l’argument sécuritaire pour refuser les concessions territoriales qui vont lui être demandées.



La droite nationale israélienne va-t-elle chercher à capitaliser sur la reconnaissance américaine?

Les Palestiniens craignent en tout cas que le gouvernement profite de cette aubaine pour accélérer la construction de logements à Jérusalem-Est, ainsi que pour étendre la souveraineté israélienne aux blocs de colonies du Goush Etzion et de Maale Adummim, voire à l’ensemble de la Cisjordanie. Au lendemain de l’annonce de

Trump, certaines voix du courant national- religieux se sont d’ailleurs élevées pour dire: «Cela fait des années qu’on nous dissuade d’appliquer notre programme en nous disant que le ciel va nous tomber sur la tête. Mais aujourd’hui le soleil brille, et ni l’Égypte, ni la Jordanie ne parlent de remettre en cause leur traité de paix avec Israël.»

Malgré les appels à l’intifada lancés par le Hamas, la réponse de la rue palestinienne est pour l’heure contenue. Comment l’expliquez-vous? Le fait que cette réaction soit décrite comme limitée alors que des milliers de Palestiniens manifestent chaque jour, depuis une semaine, à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza, tient surtout aux prédictions catastrophistes formulées à la veille de la décision américaine. Bien sûr, la population demeure très fragmentée politiquement et géographiquement. Et puis, contrairement à ce qui s’est produit l’été dernier durant la crise des portiques, les Palestiniens ne voient pas d’objectif concret à viser. Mais ce serait une erreur d’en déduire qu’ils se désintéressent de la situation. Le risque d’attaques individuelles s’est d’ores et déjà accru, même si le soutien à la violence est limité par le sentiment que cette stratégie a échoué. La rue en est encore à chercher un mode d’action, alors que la stratégie de Mahmoud Abbas atteint ses limites et que les factions palestiniennes ne semblent plus en mesure de canaliser ses frustrations.