Oded Eran: «Le retrait américain du Moyen-Orient se poursuivra sous Biden» (Laure Mandeville – Le Figaro)

ENTRETIEN – Chercheur au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale (IRSS), cet ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’Union européenne et de l’Otan décrit une région marquée par le repli des États-Unis, l’attentisme chinois et la cruelle absence de l’Europe.

LE FIGARO. – L’Administration Trump a contribué au rapprochement entre Israël et les pays du Golfe, débouchant sur les «accords d’Abraham», qui sont présentés comme la première pièce d’un «deal du siècle» destiné à apporter la paix au Moyen-Orient. Ce processus est-il solide ou réversible, avec le changement d’équipe à Washington?Oded ERAN.

Comme nous l’avons vu sur l’exemple de l’Égypte et de la Jordanie, quand des accords sont signés, il devient très difficile pour les pays signataires d’en sortir, même sous la pression d’événements qui pourraient les mettre en conflit avec Israël. En dépit des difficultés, la Jordanie comme l’Égypte sont restées partie prenante aux accords qu’elles avaient signés. Cela me conduit à penser que les États du Golfe qui ont signé des accords avec Israël se sentiront obligés par ces traités. Mais la longévité de ces accords est surtout basée sur l’intérêt profond des États signataires. Les États du Golfe n’ont pas signé parce que quelqu’un d’extérieur a fait pression sur eux. Ils ont signé parce qu’ils ont estimé qu’il en allait de leur intérêt stratégique. C’était une décision calculée.

Il semble aussi qu’une dynamique très concrète d’intérêts commerciaux et économiques soit en train de se mettre en place. Des trajets touristiques sont organisés, des boutiques kasher ouvertes dans les Émirats…

Oui, c’est un point très important. Dans le cas de l’Égypte et de la Jordanie, les attentes en matière de coopération n’ont pas été réalisées, ce qui a affaibli la relation. Mais dans le cas des Émirats arabes unis et de Bahreïn, la situation est différente. Nous n’avons jamais été en guerre contre eux. Ils sont tout à fait capables de financer des projets concrets. Ce qui est nécessaire est de définir les intérêts économiques communs que nous avons. Je suis très heureux que des vols directs se mettent en place entre le Golfe et la Méditerranée. La Jordanie est très importante car elle représente la zone de survol entre ces deux extrémités du Moyen-Orient. Si nous trouvons de nouveaux projets économiques entre Israël et les pays arabes, cela cimentera l’accord politique signé, et montrera à l’homme de la rue les bénéfices de ce rapprochement.

Le postulat stratégique a été de dire que l’Iran était une menace commune, plus importante que ne l’étaient les désaccords sur la question palestinienne. Est-ce le point essentiel de cette percée?

Il y a plusieurs éléments-clés. Vous mentionnez l’Iran et c’est effectivement un point très important. Le deuxième a trait à la perception partagée du fait que les États-Unis sont graduellement en train de se retirer de la région et qu’il est par conséquent indispensable de réfléchir ensemble à la signification de ce départ. L’Administration Biden aura des priorités internes et extérieures telles que cette trajectoire de retrait devrait continuer. Elle avait commencé avec Obama, a continué avec Trump et je suis persuadé qu’elle va se poursuivre. Il y a d’autres éléments-clés dans ce rapprochement stratégique, notamment l’attitude de la Turquie. À l’exception du Qatar, tous les États du Golfe sont très inquiets de la posture très agressive de la Turquie en Méditerranée orientale et dans le golfe, ainsi qu’en Afrique du Nord. Israël partage ces préoccupations. Enfin, les tensions aiguës engendrées par les printemps arabes, qui ont débouché sur une décennie de désintégration, de même que la pauvreté galopante de la région aggravée par le coronavirus, ont suscité une vraie interrogation sur ce qui pouvait être fait par les puissances de la région, en l’absence des puissances extérieures qui semblent incapables ou peu désireuses de rester présentes. Nous nous sommes tous dits: que pouvons-nous faire pour notre région?

L’Administration Trump, en mettant en avant son « deal du siècle » pour essayer de résoudre la question palestinienne, a encouragé Israël, par son attitude, à annexer une partie de la Cisjordanie

Oded Eran

À quel point l’action de l’Administration Trump, qui a perçu clairement l’opportunité de créer une alliance anti-iranienne, a-t-elle été décisive?

L’Administration Trump, soit consciente de la tendance qui se faisait jour au Moyen-Orient ou soit juste dans le but d’user de pressions politiques pour encourager les États du Golfe à signer un accord avec Israël, a sans aucun doute aidé ce processus. Il faut dire aussi que cette Administration, de manière tout à fait contradictoire, en mettant en avant son «deal du siècle» pour essayer de résoudre la question palestinienne, a encouragé Israël, par son attitude, à annexer une partie de la Cisjordanie. Puis les Américains ont réalisé que la réaction était extrêmement négative, notamment en Jordanie dont la population est palestinienne à plus de 50 %, et qui est terrifiée à l’idée d’un nouveau flux de demandeurs d’asile. Les Américains ont alors dit aux pays du Golfe: si vous voulez empêcher l’annexion, trouvez un accord avec Israël, qui devra choisir entre signer un accord ou annexer. En ce sens, les pays arabes ont contribué à faire revenir Israël sur sa politique d’annexion d’une partie de la Cisjordanie. Cela a fourni une motivation de plus pour les Émirats.

Les Américains ont surtout mis totalement de côté la question palestinienne. L’ont-ils sacrifiée?

Non, ils ne l’ont pas sacrifiée. Je ne sais si vous avez lu la série d’interviews donnée par le prince Bandar d’Arabie saoudite à ce sujet. Qu’a-t-il dit aux Palestiniens? Nous vous avons soutenus, nous nous sommes battus pour votre cause, mais vous devez repenser votre approche, réfléchir hors des sentiers battus, car nous ne pouvons rester bloqués, avec tous les problèmes que nous avons, sur la seule question palestinienne et votre intransigeance. Je pense que dans la dernière décennie, à cause des printemps arabes, des problèmes économiques, de la perception du retrait américain et de la menace iranienne, la question palestinienne a rétrogradé de la première ou deuxième place, à la place numéro 5 ou 6 dans l’ordre des priorités! Les États-Unis n’ont pas causé cette situation. Ils l’ont plutôt utilisée pour promouvoir le plan Trump de «deal du siècle». Si les Palestiniens misent sur le fait qu’avec une Administration Biden, les choses seront différentes, j’ai peur qu’ils ne se préparent une très mauvaise surprise. L’Administration Biden sera confrontée à de lourds problèmes intérieurs avec des tensions économiques et sociales. Sur le plan extérieur, ils auront la question chinoise au top de leur agenda, et devront réparer leurs relations avec l’Europe. La question palestinienne sera sûrement à la 8e ou 9e place! Voilà quelques jours, les Palestiniens ont renouvelé leur coopération de sécurité avec Israël. J’espère que c’est un signe du fait qu’ils reconnaissent la réalité, et que mon gouvernement comprendra aussi qu’il doit faire quelque chose avec eux. Si les deux parties ne peuvent se mettre d’accord sur un accord d’envergure dans l’immédiat, ils devraient être capables de préserver la solution à deux États. Israël pourrait par exemple aider les Palestiniens pour qu’ils sortent de la crise économique. La solution à deux États est toujours possible, mais pas maintenant car le contexte politique palestinien et israélien n’est pas du tout favorable… Mais mon mantra est qu’il faut préserver l’avenir.

L’Arabie saoudite pourrait-elle rejoindre les «accords d’Abraham» dans un proche avenir?

Cela dépend de ce que vous appelez «proche». L’Arabie saoudite a une place très particulière dans le monde arabe et islamique, étant la gardienne des Lieux Saints. Sa position est donc beaucoup plus sensible. Il existe un dialogue indirect et discret entre Israël et l’Arabie, mais une percée n’est pas pour demain. Il faudrait un progrès notable sur la question palestinienne pour que les pays d’Afrique du Nord et l’Arabie saoudite puissent aller de l’avant et avoir une relation ouverte avec Israël.

Qu’attendez-vous de l’Administration Biden, face à l’Iran? Le secrétaire d’État Pompeo estime qu’il faudrait poser des exigences précises avant d’accepter de reprendre une négociation sur l’accord nucléaire.

Il n’y a aucun doute sur le fait que Biden veut revenir à l’accord sur le nucléaire. C’est un pas positif, mais la question sera de savoir sous quelles conditions les États-Unis accepteront une négociation. Tout le monde reconnaît que ce texte comporte de fortes lacunes. L’Iran dit ne rien vouloir renégocier. Mais c’est une déclaration à usage intérieur. Si les Américains trouvent la bonne formule diplomatique qui leur permette de sauver la face tout en montrant qu’ils reviendront aux négociations si on ajoute un nouvel accord à l’accord existant sur le nucléaire, il est possible que l’Iran accepte. Car sa situation économique est très difficile.

S’ils voulaient, les Chinois pourraient facilement « acheter les Libanais » et avoir un pied là-bas. Mais ils ont décidé que ce n’était pas politiquement et stratégiquement important

Oded Eran

On assiste à la montée en puissance de la Chine. Comment voyez-vous son rôle au Moyen-Orient?

Les Chinois ont décidé pour l’instant que la région était trop chaotique et problématique pour un investissement stratégique. Leur intérêt premier au Moyen-Orient, c’est l’énergie et aussi la route commerciale qui les relie à l’Europe. S’ils voulaient, ils pourraient facilement «acheter les Libanais» et avoir un pied là-bas. Mais ils ont décidé que ce n’était pas politiquement et stratégiquement important. Regardez à quel point ils ont peu investi aussi en Syrie, un pays qui connaît une véritable famine d’investissements: seulement 2 milliards, c’est-à-dire rien pour eux! Cet exemple montre que stratégiquement et politiquement, ils ne considèrent pas la région vitale. La Russie à l’inverse, n’est pas capable d’assurer des investissements financiers. Je ne pense donc pas que ces deux pays rempliront le vide créé par le retrait des États-Unis ni ne compenseront l’incapacité de l’Europe à s’investir. En tant qu’ancien ambassadeur auprès de l’Union européenne, je suis frappé par le manque de présence politique européenne. Cela s’explique sans doute par l’incapacité des Européens à réfléchir hors des clous et par le fait qu’il est très difficile de créer une politique à 27. Ça tire dans tous les sens! Mais le résultat est très décevant. J’espère vraiment qu’on verra une renaissance du dialogue transatlantique et une nouvelle approche commune en Méditerranée et au Moyen-Orient.