Nucléaire iranien : une rupture qui touche aux intérêts vitaux de l’Europe (Jean-Jacques Mével – Le Figaro)

Redoutant un regain de tension au Moyen-Orient et autour d’Israël, Bruxelles a réitéré son soutien à l’accord de juillet 2015, même si elle le juge malgré tout bancal.

L’Europe a pris l’habitude des ultimatums de Donald Trump, celui de mai 2018 restera sans doute comme la goutte de trop. Le rejet du traité climatique de Paris, puis le chantage aux sanctions dans le commerce transatlantique étaient des égarements jugés remédiables.L’accord nucléaire avec l’Iran touche aux intérêts vitaux du Vieux Continent et la répudiation américaine consacre le rejet d’une priorité au jeu collectif respectée par tous les prédécesseurs du président depuis 1945.

Mardi soir, Bruxelles a marqué sa détermination à préserver le pacte noué avec Téhéran en 2015. «Il répond à son objectif qui est de garantir que l’Iran ne développe pas des armes nucléaires», a assuré Federica Mogherini, porte-voix de la diplomatie européenne et négociatrice de l’accord avec le ministre iranien Mohammad Javad Zarif. Avec ou sans les États-Unis, l’UE reste engagée pas sa signature et continuera de la mettre en œuvre intégralement. Aussi longtemps que l’Iran joue le jeu.

Derrière cette façade, les trois puissances européennes signataires du «plan d’action conjoint» avec l’Iran avaient déjà perdu l’espoir de ramener Donald Trump dans le rang. La récente promotion de deux «faucons» à la tête de la diplomatie américaine, Mike Pompeo et John Bolton, a sonné l’alarme. Coup sur coup, les voyages à Washington du président Macron, de la chancelière Merkel et du chef de la diplomatie britannique Boris Johnson ont approfondi le malaise. Et révélé l’impuissance des Européens.

Les sanctions en question

Les trois pays ont admis, à des degrés divers, des lacunes liées à «l’accord désastreux» que Donald Trump vient à nouveau de dénoncer. Hier soir, Paris, Berlin et Londres ont «regretté» la décision de la Maison-Blanche. Pourtant, si l’on suit le président Macron, ils maintiennent sur la table l’offre d’une surveillance «plus large» de l’Iran, incluant son programme de missiles balistiques, l’implication de Téhéran en Syrie comme en Irak et au Yémen, et ce qui se passera après 2025. Donald Trump n’a pas rejeté totalement rejeté cette offre de la onzième heure. Mais dans un numéro bien rôdé, il commence par claquer théâtralement la porte.

La suite de la partie dépend seule d’une question: les États-Unis vont-ils ou non rétablir sans délai toutes les sanctions contre l’Iran, y compris celles infligées aux entreprises européennes jusqu’en 2016? Reste-t-il quelque chose à négocier? Le pacte de 2015 et le déblocage de 50 milliards de dollars gelés depuis la révolution de Khomeiny ont rouvert aux Occidentaux – Européens surtout – les portes d’un marché de 80 millions de consommateurs. Airbus, Total ou Siemens s’y sont engouffrés, les banques aussi mais avec prudence.

Le Trésor américain se donne de trois à six mois pour resserrer l’étau financier sur l’Iran à son maximum. C’est aussi le délai que la Maison-Blanche semble laisser à un jeu diplomatique sous la contrainte, pour ses alliés comme pour la République islamique. Faute d’avancée au milieu de l’automne, les États-Unis enterreraient définitivement l’accord et sa dynamique. Du coup Téhéran n’y retrouverait plus son compte.

Avant la décision de Donald Trump, l’Iran avait refusé par avance toute renégociation. Mardi, il a pris soin de dépêcher à Bruxelles Abbas Araghchi, son vice-ministre des Affaires étrangères, pour entendre les représentants de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’UE lui «réitérer leur soutien» à la pleine mise en œuvre de l’accord de 2015. Pour Téhéran, dans un premier temps, il est sans doute préférable d’isoler les États-Unis, plutôt que de se retrouver tout seuls, sans les Européens.

Viendra ensuite l’évaluation des pots cassés. Avec les États-Unis, un vrai coup de froid se profile, seize mois après l’investiture de Donald Trump. Aux dégâts infligés par l’unilatéralisme américain s’ajoute le risque d’un regain de tension au Moyen-Orient et autour d’Israël. Berlin redoute ouvertement une surenchère dans la région et la diplomatie allemande invite les Européens «à rester en contact avec toutes les parties afin d’éviter une escalade incontrôlée dans les prochains jours», d’après une source citée par l’AFP.