« Sur le nucléaire iranien, le compte à rebours vers une sorte de catastrophe annoncée a commencé » (Sylvie Kauffmann – Le Monde)

Donald Trump doit décider de l’engagement des Etats-Unis dans l’accord d’ici le 12 mai. Les conséquences d’un retrait peuvent être catastrophiques, juge l’éditorialiste au « Monde » Sylvie Kauffmann dans sa chronique.

Lorsque le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, accepta de participer à la conférence annuelle sur la sécurité de Munich à la mi-février, il posa une condition aux organisateurs : son avion officiel devrait faire le plein de carburant pour pouvoir repartir le jour même à Moscou, où l’attendait une autre conférence.

Les hauts diplomates qui parcourent le monde se soucient parfois de leur empreinte carbone, rarement de leur kérosène. M. Zarif, pourtant, avait quelque raison de poser ce problème logistique. Sollicitées, toutes les sociétés susceptibles de fournir du carburant à l’aéroport de Munich refusèrent d’approvisionner l’avion iranien, par peur d’être la cible de sanctions américaines. Wolfgang Ischinger, le maître d’œuvre de la conférence de Munich, dut finalement convaincre le gouvernement allemand d’autoriser la Bundeswehr à livrer 17 000 litres de kérosène à l’appareil iranien.

Ce petit détail réglé, M. Zarif, fin négociateur à l’anglais parfait, a pu se consacrer à Munich à ce qui l’a beaucoup occupé ces derniers mois : plaider la bonne foi iranienne et dénoncer la duplicité américaine dans le JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action), nom technique de l’accord sur le programme nucléaire iranien conclu en juillet 2015, pendant qu’à la tribune, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou brandissait ce qu’il décrivait comme un morceau de drone iranien intercepté par son armée en vitupérant contre l’Iran, « la plus grande menace pour le monde ».

Date butoir fixée au 12 mai

Ceci n’est qu’un avant-goût, version soft, de ce qui nous attend si Donald Trump décide de saborder cet accord international, qui prévoyait l’arrêt, vérifiable, du programme nucléaire militaire iranien en échange de la levée des sanctions occidentales. La date butoir pour décider si Washington rétablit un régime strict de sanctions à l’égard de Téhéran, mettant ainsi fin à l’engagement des Etats-Unis dans l’accord, est le 12 mai ; pour les experts, dont la grande majorité s’attend à un retrait américain, le compte à rebours vers une sorte de catastrophe annoncée a commencé.

Catastrophe diplomatique, qui verrait l’Europe et les Etats-Unis à front renversé et l’anéantissement d’un grand succès du multilatéralisme, à l’issue de douze ans de négociations. Mais surtout catastrophe probable pour le Moyen-Orient, où s’ouvrirait un nouveau théâtre de conflit, avec un risque d’affrontement militaire direct entre l’Iran et Israël.

Si, en cas de désengagement américain de l’accord, « l’Iran repart dans une trajectoire d’enrichissement rapide de l’uranium, prédit un responsable français, il peut produire une bombe nucléaire en un an. Des frappes américaine et israélienne sur les objectifs nucléaires iraniens seraient alors inévitables. Et si les Iraniens sont attaqués, ils riposteront. » L’affaire ne serait pas réglée pour autant : si l’on en croit les experts, pour empêcher efficacement le programme nucléaire de redémarrer, il faut bombarder tous les deux ans. Une telle crise ouvrirait la voie à de nouveaux jeux d’alliances et de recompositions stratégiques. Ce scénario est aujourd’hui jugé réaliste de ce côté-ci de l’Atlantique, où l’on redoute autant l’imprévisibilité de Donald Trump que celle du régime iranien.

En janvier, le JCPOA, bien que mal en point, paraissait encore pouvoir survivre. Certes, le 12 janvier, le président américain, pour lequel l’accord conclu sous son prédécesseur est un « bad deal », un « mauvais accord », avait posé ses conditions pour le maintien des Etats-Unis. M. Trump attend des Européens qu’ils corrigent avec l’Iran les « défauts » de l’accord. Or ce qu’il appelle des « défauts », fait valoir un responsable européen, « ce sont des concessions que l’on a faites pour parvenir à un accord ».

Poursuite des efforts

Autrement dit, ce que vise Donald Trump, c’est une renégociation de l’accord – inacceptable pour Téhéran. Pourtant à Davos, fin janvier, lorsque Donald Trump, qui a invité à dîner des PDG européens, est interrogé par le patron de Total, Patrick Pouyanné, sur l’avenir de l’accord nucléaire iranien, le président américain donne la parole à son secrétaire d’Etat, Rex Tillerson. Celui-ci, selon un participant au dîner, livre alors aux convives une analyse assez compatible avec les positions européennes.

C’était janvier. Depuis, les deux hommes à la tête de la diplomatie américaine, Rex Tillerson et le général H. R. McMaster, ont été limogés et remplacés par des faucons, Mike Pompeo et John Bolton, réputés très hostiles au JCPOA. Aujourd’hui, les responsables des trois pays européens – France, Grande-Bretagne, Allemagne – qui sont à l’origine de l’accord poursuivent leurs efforts, en multipliant les entretiens, pour tenter de sauver l’accord, mais ils ne cachent pas leur pessimisme.

Angela Merkel et Theresa May ont confié à Emmanuel Macron la direction de l’opération « Il faut sauver le JCPOA », parce que la France avait été la plus ferme vis-à-vis de l’Iran dans la négociation de l’accord et aussi parce qu’il est le seul des trois à avoir une relation « normale » avec le président américain. Ce rôle n’est pas pour déplaire au chef de l’Etat français qui s’est beaucoup avancé sur ce dossier, suggérant dès septembre à l’ONU d’y ajouter des discussions avec l’Iran sur les autres contentieux que le nucléaire. C’est un pari risqué. M. Macron rêve de se rendre à Téhéran, mais son ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, envoyé en éclaireur début mars, y a été très fraîchement reçu : sous la pression des durs du régime et de la rue, le doux M. Zarif s’est raidi.

Reste la carte Trump. Lorsqu’Emmanuel Macron se rendra en visite d’Etat à Washington du 23 au 25 avril, il ne restera qu’un peu plus de deux semaines pour sauver le JCPOA. Et là, ce sera quitte ou double.