Les nouvelles lignes rouges israéliennes en Syrie et au Liban

LE MONDE |  Par Piotr Smolar (journaliste) (Jérusalem, correspondant)

En Israël, les services de sécurité dissèquent chaque discours d’Hassan Nasrallah. Celui qu’a prononcé le chef du Hezbollah libanais, dimanche 5 novembre, l’a été avec une attention plus particulière, au lendemain de la démission du premier ministre libanais Saad Hariri, sous la pression de l’Arabie saoudite. « Nous allons agir avec beaucoup de responsabilité, de calme et de sagesse », a prévenu le leader chiite, écartant l’hypothèse d’un affrontement imminent avec Israël.
Les experts s’accordent à dire que ni Israël ni le Liban ne souhaitent une troisième guerre, après celles de 1982 et 2006. Pourtant, le changement de configuration en Syrie, avec la défaite de l’organisation Etat islamique (EI) et la montée en puissance de l’Iran et de son allié libanais le Hezbollah, augmente le risque d’une escalade. « Voir l’Iran à nos frontières, c’est un casus belli, explique au Monde Tzachi Hanegbi, ministre de la coopération régionale, proche de Benyamin Nétanyahou. Nous n’aimons pas les menaces vides. On ne peut juste condamner et fermer les yeux. Mais on ne frappe jamais sans véritable agression venant de l’autre côté. » En 2006, la guerre avait été déclarée après l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens. Selon M. Hanegbi, la démission récente de Saad Hariri et la mise en accusation publique du Hezbollah peut pousser la milice chiite à davantage de retenue vis-à-vis d’Israël.


« Inacceptable »
L’Etat hébreu lui-même a déplacé ses lignes rouges. Pendant les années de guerre en Syrie, il en observait deux : aucun tir frontalier sur le plateau du Golan touchant Israël ne restait sans réponse ; tout transfert d’armement sophistiqué vers le Hezbollah pouvait être annihilé par ses avions de chasse. Mais « ces lignes rouges ont bougé en raison du changement de dynamique », souligne Yoel Guzansky, chercheur à l’Institut pour les études nationales de sécurité (INSS) : « Il y a d’abord la présence de forces iraniennes ou pro-iraniennes à la frontière, en Syrie ou au Liban. Ensuite, le fait que l’Iran veuille construire une base navale et aérienne en Syrie est inacceptable pour Israël. »
Dans un entretien accordé le 5 novembre à la BBC, M. Nétanyahou a dénoncé la volonté de l’Iran de déployer ses sous-marins et ses navires de guerre en Méditerranée, « juste à côté d’Israël ».
Mais l’Etat hébreu ne définit jamais précisément les motifs pour lesquels il pourrait agir militairement. « Il y a une raison pour laquelle nous ne sommes pas plus précis : c’est pour garder une flexibilité », souligne Tzachi Hanegbi.

Depuis plusieurs mois, les responsables militaires mettent aussi en garde contre le développement d’ateliers de fabrication de missiles dans le sud du Liban et en Syrie. Il s’agit pour le Hezbollah et ses parrains iraniens de fabriquer des missiles sol-mer et sol-air contre l’armée israélienne, pour réduire sa supériorité. Les Iraniens ont aussi modifié les vieux missiles sol-air SA2, datant des années 1970, pour en faire des missiles sol-sol.
Le dilemme pour Israël, qui dispose d’informations détaillées sur ces structures dans le sud du Liban, est le suivant : quel serait le prix d’une frappe, quel engrenage pourrait-elle entraîner ? « Si les Iraniens pensent qu’ils pourront imposer un nouvel équilibre dans la dissuasion mutuelle, ils se trompent, dit une source diplomatique israélienne. Ils ont beau répartir leurs efforts militaires entre la Syrie et le Liban, ils créent ainsi le potentiel pour un conflit. »

L’autre motif d’inquiétude est la montée en puissance du Hezbollah au Liban même. Début 2016, l’Arabie saoudite a gelé un don de 4 milliards de dollars destiné à renforcer les services de sécurité et l’armée du Liban, de peur qu’une partie des armes finisse entre les mains du Hezbollah. Les responsables israéliens sont sur la même ligne que Riyad. Ils dénoncent l’imbrication du Hezbollah et de l’armée libanaise. A la frontière avec Israël, des hommes en civil de la milice chiite ont été repérés sur les postes d’observation de l’armée libanaise. « Des unités comme le renseignement militaire ont toujours été proches du Hezbollah, souligne une source diplomatique israélienne. Mais, aujourd’hui, cette proximité est plus large. Il y a une circulation de l’information. L’armée libanaise n’intervient jamais contre les intérêts du Hezbollah. »


« Front unique »
Le 10 octobre, le ministre de la défense israélien, Avigdor Lieberman, allait encore plus loin en déclarant que « l’armée libanaise est devenue une partie intégrante de l’appareil du Hezbollah ». Selon lui, une nouvelle guerre aurait un visage inédit : « Il y aura un front unique, la Syrie et le Liban ensemble, le Hezbollah, le régime d’Assad et tous les soutiens du régime d’Assad. »
L’une des préoccupations israéliennes concerne la possible participation à un conflit de miliciens chiites originaires d’Afghanistan, d’Irak ou du Pakistan, qui ont représenté près de 15 000 hommes au pic de la guerre en Syrie, selon une source israélienne. Un chiffre deux fois inférieur aujourd’hui.
Pour faire face à cette menace, Israël compte exploiter certaines divergences apparues entre Moscou et Téhéran sur le théâtre syrien. La Russie préférerait renforcer l’armée régulière syrienne, plutôt que des milices qu’elle ne contrôle pas.