Le nouvel interventionnisme de Trump à l’épreuve des Russes

Le Figaro – Par Philippe Gélie

La visite à Moscou, du secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, devait servir à jeter les bases de la «normalisation» des relations entre les États-Unis et la Russie.

Initiée comme une prise de contact avec un partenaire recherché, la visite de Rex Tillerson en Russie s’est transformée en défi diplomatique. Il incombait au secrétaire d’État de réussir le deuxième volet du changement tactique qui a vu Donald Trump lancer une salve de missiles en Syrie. À défaut de voir Moscou faire pression sur Bachar el-Assad pour qu’il renonce aux attaques chimiques, le coup d’éclat présidentiel resterait comme un brusque accès d’interventionnisme sans cohérence, ni impact stratégique.

Donald Trump jubilait d’avoir surpris son monde en ordonnant des frappes applaudies par la majorité de l’opinion, des commentateurs et des élus aux États- Unis. Mais, très vite, les questions ont surgi. Était-ce une ligne rouge dont le franchissement appellerait de nouvelles actions? Les États-Unis allaient-ils s’impliquer davantage en Syrie? Leur objectif était-il désormais le départ d’Assad? À ces questions, les responsables de l’Administration ont donné des réponses divergentes, ajoutant à la confusion. Mais quelques points émergent.

D’abord, pas d’implication accrue: «Nous n’allons pas (envoyer de troupes au sol) en Syrie, a déclaré le président au New York Post. Notre politique est la même, rien n’a changé, nous n’allons pas en Syrie», où 800 «conseillers militaires» sont déjà présents.

Deuxièmement, Assad n’a plus d’avenir aux yeux d’une Administration américaine qui, une semaine avant, semblait réconciliée avec son maintien au pouvoir. Nikki Haley, l’ambassadrice à l’ONU, a défini son départ comme «une priorité». «L’objectif suprême reste de vaincre l’État islamique», a modulé  Tillerson. Le conseiller à la sécurité nationale, H.R. McMaster, tente la synthèse:

«Il est difficile d’envisager une solution politique résultant du maintien d’Assad. Mais nous ne disons pas que nous serons ceux qui effectueront ce changement de régime.»

C’est là que les pressions sur la Russie entrent en jeu. Elles oscillent entre l’ironie, la condamnation et les appels à la raison. Soit les Russes se sont fait rouler par Damas, soit ils sont complices des attaques chimiques – ce qu’insinue de plus en plus ouvertement la Maison-Blanche, allant jusqu’à les accuser d’avoir «couvert» des crimes de guerre. Dans tous les cas, le Kremlin «doit se demander s’il veut s’aligner sur le régime syrien, l’Iran et le Hezbollah, dit Tillerson. Est-ce là une alliance de long terme qui sert les intérêts de la Russie, ou préfère-t-elle se réaligner sur les États-Unis et leurs alliés qui cherchent à résoudre la crise syrienne?»


L’esquisse d’une doctrine?

Accueillie froidement à Moscou, la proposition laisse Washington au milieu du gué. L’option de frappes supplémentaires «reste absolument sur la table», a réaffirmé mercredi le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer. «Poutine soutient un monstre, un animal, dit Trump. C’est très mauvais pour la Russie et pour le monde.» Le président américain décline sa nouvelle image de dur en direction de la Corée du Nord, à laquelle il adresse un message menaçant en déployant le groupe naval tactique USS – un porte-avions, deux destroyers et un croiseur équipés de plus de 300 missiles.

Mais sa crédibilité dépend largement de la réponse de Poutine à sa posture en Syrie. Au-delà du courroux exprimé, «les Russes vont-ils nous affronter si nous intervenons à nouveau contre l’utilisation d’armes chimiques, qu’ils ont eux- mêmes prohibées? s’interroge Robert Ford, ancien ambassadeur à Damas. Je ne crois pas que le Kremlin laisse tomber Assad dans la transition politique. Mais il peut le convaincre de renoncer aux bombardements chimiques.»

Dans ce cas de figure, le nouvel «interventionnisme modéré» de Trump aurait le mérite de l’efficacité, offrant l’esquisse d’une doctrine. La surprise stratégique qu’affectionne le président «peut changer la donne, comme se révéler un simple coup d’épée dans l’eau», estime Derek Chollet, ancien du Pentagone passé au German Marshall Fund. Sceptique, l’historien militaire Max Boot rappelle que Bill Clinton affectionnait la méthode des tirs de missiles à faibles risques au Soudan, en Irak ou en Afghanistan. «Il semble qu’on en revienne à tuer des chameaux dans le désert, comme disait George Bush, ironise- t-il. La doctrine Trump, c’est que les États- Unis se réservent le droit d’utiliser la force lorsque le président est bouleversé par quelque chose qu’il a vu à la télé.»

«Je pense qu’il y a là l’émergence d’une doctrine, différente de celle de Bush et d’Obama, analyse à l’inverse James Carafano, du think-tank conservateur Heritage Foundation. L’Administration n’est pas là pour refonder l’ordre international, dit-il, mais elle cherche un juste milieu entre les raisons de se désengager et la poursuite de dragons à occire.» Ce que Walter Russell Mead, du  Hudson Institute, inscrit dans la filiation «jacksonienne-hamiltonienne: Trump est un internationaliste réaliste, dit-il. Il intervient en raison de la perception d’une menace, pas pour sauver un ordre international établi.»