Un nouvel antisémitisme met à l’épreuve la mémoire allemande (Nicolas Barotte – Le Figaro)

La violence verbale et l’antisémitisme ne sont plus des cas isolés dans les écoles d’Allemagne. Le phénomène touche tout le pays et surtout des zones marquées par une forte population immigrée, même si, statistiquement, la part d’actes antisémites perpétrés par des musulmans reste faible comparée à celle du courant d’extrême droite.

Dans la cour de l’école primaire Paul Simmel, à Berlin, «toi le Juif» est devenu une insulte. L’établissement, dans le quartier de Tempelhof, n’a pourtant pas l’air d’une zone à problèmes. Le bâtiment gris est posé au milieu de résidences identiques les unes aux autres et l’on peine à trouver un tag au coin de la rue. Mais l’antisémitisme s’y banalise. Les enfants qui la fréquentent sont d’un milieu modeste et 70 % d’entre eux sont d’origine étrangère. Dans les alentours, une mosquée salafiste est sous surveillance des services de renseignements. L’un des parents d’élève de l’école a fini par se plaindre, comme l’a rapporté le Berliner Zeitung. Sa fille avait été prise à partie par d’autres enfants de CE2. «Est-ce que tu es juive?», lui a demandé un petit garçon. Un autre avait menacé quelques jours plus tôt: «Si tu ne crois pas en Allah, tu dois mourir.» L’affaire ayant été rendue publique, la direction de l’établissement a promis d’ouvrir une discussion pour sensibiliser les enfants.

«Tu es sympa, mais on ne peut pas être ami, parce que tu es juif»

Un adolescent à un autre

L’antisémitisme au quotidien et la violence verbale ne sont plus des cas isolés dans les écoles d’Allemagne. L’an dernier déjà, au même endroit, la direction de l’établissement avait dû intervenir: des enfants s’étaient échangés sur leur groupe WhatsApp, une messagerie informatique, une vidéo de Daech montrant un homme se faire décapiter. Il avait alors été conseillé aux parents de surveiller les smartphones de leurs enfants. Et dans le quartier de Friedenau à Berlin, l’année dernière, un adolescent de 14 ans a été mis au ban de sa classe. «Tu es sympa, mais on ne peut pas être ami, parce que tu es juif», lui a lancé un de ses camarades comme une évidence. Quelques semaines plus tard, il a reçu des coups.

«La direction de l’école n’a pas su réagir», regrette Benjamin Steinitz, qui a fondé en 2015 à Berlin la Cellule d’information et de recherche sur l’antisémitisme (RIAS). «On a d’abord proposé à l’élève d’entrer dans l’école par une autre porte, de faire des pauses à d’autres moments que les autres», poursuit-il. Les parents de l’adolescent ont fini par retirer leur fils de l’école. «Le problème a été banalisé, réduit à la transposition du conflit israélo-palestinien. Cela n’aide pas beaucoup les victimes, déplore Benjamin Steinitz. Mais c’est le pic de l’iceberg de ce qui se passe dans les écoles.»

«Il y a parfois une haine profonde qui est transmise à la maison par les parents»

Raed Saleh, l’un des responsables du SPD à Berlin

Sur le site «report-antisemitism» ouvert par la RIAS, chacun peut alerter sur des actes antisémites observés à Berlin: sept cas avaient été recensés dans les écoles en 2016, 18 l’an dernier. Au total, 405 signalements ont été faits sur son site Internet en 2015 et 602 en 2016. «La tendance est à la hausse pour 2017», alerte-t-il alors qu’il rassemble encore les données sur l’année écoulée. Il s’agit pour une grande majorité d’insultes ou de dégradations. On écrit «Juif» sur le pas d’une porte, on détériore les Stolpersteine, ces pavés qui marquent dans les rues d’Allemagne les lieux où ont vécu les victimes de la Shoah, on réclame «la vérité» sur l’Holocauste pour remettre en cause sa réalité. Les agressions physiques sont rares. Les plaintes aussi. La police n’a enregistré que 288 actes antisémites en 2017 à Berlin. C’est toutefois plus qu’en 2016, avec 197 cas, et le double par rapport à 2013. Le phénomène touche tout le pays et particulièrement certaines zones socialement sensibles et marquées par une forte population immigrée. 1.453 faits ont été recensés par le gouvernement dans le pays.

Les organisations juives ont tiré le signal d’alarme. «Il y a une augmentation générale des cas de racisme et d’antisémitisme dans la société, y compris dans les écoles», a convenu Saraya Gomis, responsable de la lutte contre les discriminations à Berlin. Face au phénomène, les professeurs sont mal préparés, admet un responsable de la ville. De son côté, la réaction politique a été immédiate. «Il y a parfois une haine profonde qui est transmise à la maison par les parents», a observé l’un des responsables du SPD à Berlin, Raed Saleh. Face à ce regain, les regards se braquent aujourd’hui sur la communauté arabe, même si statistiquement, la part d’actes antisémites perpétrés par des musulmans demeure faible comparée au courant d’extrême droite.

Selon un sondage réalisé auprès de 780 réfugiés arrivés en Bavière, 52 % des Syriens interrogés, 53 % des Irakiens et 57 % des Afghans pensent « que les Juifs ont trop de pouvoir dans le monde »

La vague migratoire de 2015-2016 a bouleversé l’Allemagne et ébranlé ses convictions sur sa capacité d’intégration. Les schémas manichéens renvoyant l’antisémitisme et le racisme à l’extrême droite et conférant le statut de victimes aux migrants ont volé en éclats. «L’antisémitisme est répandu dans la communauté arabe, même s’il y a quelques exceptions», confirme l’historien américain Günther Jikeli. Il a mené l’année dernière pour l’American Jewish Commitee une étude parmi les réfugiés d’Allemagne. Il a conduit plus de 150 entretiens et même s’il reconnaît que l’étude n’est pas représentative, elle dresse un panorama des stéréotypes imprégnant les esprits. «L’antisémitisme est un instrument de la propagande panarabiste, poursuit-il. Si vous ouvrez un livre d’école syrien, Hitler y est présenté comme un homme fort qui a défendu l’Allemagne contre les juifs. Pendant des années, les Syriens ont aussi appris à dénoncer l’impérialisme d’Israël.». Dans les entretiens qu’il a menés, les théories du complot qui accordent du pouvoir «aux Juifs» se mêlent aux préceptes religieux relus à l’aune de l’antijudaïsme. Une étude de la Hans Seidel Stiftung corrobore cette analyse: selon un sondage réalisé auprès de 780 réfugiés arrivés en Bavière, 52 % des Syriens interrogés, 53 % des Irakiens et 57 % des Afghans pensent «que les Juifs ont trop de pouvoir dans le monde».

«Une vision tronquée des choses ou de l’histoire»

«Naturellement, tous les musulmans ne sont pas antisémites, corrige Dervis Hizarci, le directeur de l’Initiative de Kreuzberg contre l’antisémitisme (KIgA). Il ne faut pas non plus donner le sentiment de se focaliser sur l’antisémitisme.» «Ou alors comment expliquer qu’on ne se scandalise pas de la même manière pour un enfant noir ou turc qui se fait maltraiter?», prévient-il. Le sentiment d’une discrimination alimente les rancœurs.

À Kreuzberg, quartier bobo et cosmopolite de Berlin, le pédagogue mène un long travail d’intégration auprès des populations réfugiées. «Souvent, les personnes avec qui nous travaillons ont une vision tronquée des choses ou de l’histoire. Mais le point de départ de nos échanges, c’est la question de l’identité, dit-il. Elle est faite de points communs avec les autres mais aussi de différences. Ce que nous cherchons, c’est installer une tolérance pour la différence. Ensuite, nous évoquons la diversité de la communauté juive, l’histoire de l’Allemagne…» Dervis Hizarci prend ensuite son temps pour expliquer à ceux qui l’écoutent la spécificité de l’Holocauste «et pourquoi on ne peut pas le comparer avec la politique d’Israël en Palestine». Les esprits évoluent alors.

La mémoire de la Shoah constitue une partie centrale et douloureuse de l’identité allemande, un choc pour les demandeurs d’asile qui s’y confrontent. «Comprendre notre histoire n’est pas la seule clé pour s’intégrer, mais c’est important, explique Hans-Bernd Marks, responsable à Schwerte, près de Dortmund, de l’association d’aide aux réfugiés AK Asyl. C’est vrai pour les migrants comme pour les Allemands». En 2015, il s’est occupé d’un centre d’accueil installé sur un terrain annexe d’un ancien camp de travail. Ce choix, dicté par l’urgence, avait choqué à l’époque. «Au début, les réfugiés n’ont pas réagi. Puis nous sommes allés visiter le mémorial à quelques centaines de mètres», raconte-t-il. Là, des corps sculptés au sol, placés sous des rails, évoquent la souffrance des victimes. «À ce moment, ils ont commencé à comprendre, ils ont été impressionnés.» Beaucoup n’avaient pas connaissance de l’ampleur du génocide et mettaient en doute les 6 millions de morts. «Il y a besoin de beaucoup de discussions», termine Marks. L’antisémitisme n’est pas le seul préjugé qu’il faut combattre, ajoute-t-il.

«Maintenant nous recevons des lettres signées tenant des propos antisémites»

Gabriele Hammermann, directrice du mémorial de Dachau

En janvier, la sénatrice de Berlin Sawsan Chebli a proposé de rendre obligatoire la visite d’un mémorial pour les écoliers allemands. Si elle reconnaît qu’une telle obligation n’est pas la solution miracle, elle peut aider une prise de conscience, pense-t-elle. «Une visite de deux heures ne peut pas changer les mentalités, prévient Gabriele Hammermann, directrice du mémorial de Dachau. Un travail en amont et en aval est nécessaire avec les professeurs. Il faut aussi un engagement de toute la société contre l’antisémitisme». La tendance est préoccupante selon elle: «Maintenant nous recevons des lettres signées tenant des propos antisémites.»

Un tabou s’est brisé et les réfugiés n’en sont pas responsables. L’Allemagne est prise entre deux feux, d’un côté une minorité étrangère qui remet en cause ses valeurs, de l’autre une extrême droite qui s’attaque à sa mémoire. En janvier 2017, l’un des leaders de l’AfD, Björn Höcke, réclamait «un virage à 180 degrés dans la culture du souvenir allemande». «Nous serions fous d’oublier l’antisémitisme d’extrême droite», prévient l’historien Günther Jikeli. Mais l’Allemagne semble se réveiller bien tard. Le gouvernement vient seulement d’adopter, en septembre, juste avant que l’AfD n’entre au Bundestag, une définition juridique de l’antisémitisme. Il faut pouvoir «nommer» le phénomène, avait alors déclaré la ministre de la Famille Katarina Barley. Le meilleur moyen de lutter contre la haine et l’intolérance reste «l’éducation et l’humanité», avait-elle ajouté en plaçant ses espoirs dans les écoles allemandes.