Note Stratégique du 25 Janvier 2019

Le 15 janvier dernier, Aviv Kochavi a officiellement pris ses fonctions, devenant le 22e chef d’état-major de l’armée israélienne, succédant à Gadi Eizenkot. Né en 1964, il s’est engagé comme volontaire au sein de la 35e brigade parachutiste, en 1982, puis fut promu officier d’infanterie trois ans plus tard. Au cours de sa carrière, il a notamment commandé le 101e bataille de parachutistes au Sud-Liban, puis une brigade de parachutistes de réserve. Chef de la 35e Brigade de parachutistes au cours de la seconde Intifada (opération « Bouclier défensif », en 2002), il a également été commandant de la région nord, directeur du renseignement militaire, chef de la division des opérations et commandant de la division de Gaza.

Licencié ès philosophie et diplômé des universités américaines de Harvard et Hopkins en administration publique et relations internationales, le général Kochavi est un théoricien du combat urbain, dont les méthodes ont inspiré certaines armées occidentales. Il a notamment élaboré le principe de « géométrie inversée », c’est-à-dire que ce n’est plus l’ordre établi qui dicte les conditions de déplacements du soldat, mais le déplacement lui-même. Plutôt que de circuler dans les rues, où ils sont exposés aux tirs pouvant provenir des fenêtres, plutôt que de passer par les portes, qui sont souvent piégées, Aviv Kochavi imagine de faire passer les soldats à travers les murs afin de contourner l’adversaire. Cette stratégie doit protéger l’infanterie des tirs venant des hauteurs et empêcher le suivi des mouvements de troupes par observation aérienne.

Jusqu’alors chef d’Etat-major adjoint, Aviv Kochavi prend ses nouvelles fonctions alors qu’Israël doit relever de multiples défis à ses frontières avec Gaza et le Liban, et dans un contexte de campagne militaire en cours contre l’Iran en Syrie.

Le défi le plus critique: l’Iran et son proxy, le Hezbollah

La menace nucléaire iranienne contre Israël est la seule qui puisse être considérée comme existentielle. Dans ce contexte, Aviv Kochavi devra poursuivre la lutte de son prédécesseur pour freiner ses ambitions hégémoniques de la République islamique au Moyen-Orient. Ce défi est d’autant plus complexe que les Russes jouent un double jeu, ayant une assise sur le sol syrien mais jonglant avec des intérêts opposés vis-à-vis d’Israël, de Bachar al-Assad, de la Turquie et de l’Iran. Le Hezbollah, autre acteur de ce théâtre, a lui-même ses propres intérêts.

Aviv Kochavi aura donc la lourde tâche de présenter les moyens de contenir l’expansion iranienne. Travaillant pour empêcher le retranchement des forces iraniennes et le transfert d’armes perfectionnées au Hezbollah, l’armée de l’air israélienne a admis avoir mené des centaines de frappes aériennes en Syrie. Tandis que la Russie a récemment fourni au régime syrien des batteries de missiles anti-aériens avancés S-300, Israël a déclaré qu’il continuerait d’opérer dans ce pays déchiré par la guerre tant que l’Iran resterait.

La bande de Gaza

Malgré les récents débats sur un « règlement négocié », la situation dans la bande de Gaza est toujours explosive, principalement du fait qu’Israël est engagé dans une partie d’échecs qui ne se limite pas seulement au Hamas, mais aussi au Jihad Islamique, qui sert les intérêts de la Syrie et de l’Iran.

Aviv Kochavi connaît très bien le secteur sud du fait de son expérience de commandant de division, puis en tant que chef de la direction du renseignement de Tsahal au cours de l’opération Bordure protectrice. Aujourd’hui, tout incident impliquant un incendie en Israël ou l’élimination d’un membre du Hamas / Jihad pourrait relancer une nouvelle guerre à grande échelle entre Israël et la bande de Gaza, où l’objectif politique pourrait être l’annihilation du pouvoir de l’organisation terroriste.

Le Hamas n’a ni intérêt, ni est intéressé par une confrontation large avec Israël. Cependant, plus de quatre ans après l’opération Bordure protectrice, certains aspects de la dissuasion israélienne ont été affaiblis. Par exemple, le Hamas est aujourd’hui plus disposé à utiliser la force dans les circonstances qui lui conviennent (notamment avec l’escalade du 12 au 13 novembre 2018, avec le lancement de plus de 500 roquettes ont été lancées contre Israël).

De plus, la stratégie israélienne à l’égard de la bande de Gaza souffre d’une surcharge d’objectifs en raison des caractéristiques fondamentales de la région (frictions persistantes entre les manifestants de l’armée israélienne et les manifestants de Gaza le long de la barrière frontalière, la situation économique désastreuse, les multiples raisons qui sous-tendent les actions des civils). Cette situation exige de l’armée israélienne un plan opérationnel dans lequel l’objectif justifie le prix.

La Cisjordanie

La situation sécuritaire en Cisjordanie est relativement stable et justifie la poursuite des activités militaires existantes, dans le but de maintenir la vie civile dans la région. Toutefois, en l’absence de décision politique sur la question palestinienne, l’armée israélienne doit être prête à faire face à la possibilité d’un effondrement soudain de la sécurité sur cette scène. Le départ attendu de Mahmoud Abbas de la scène politique pourrait ainsi entraîner des luttes de pouvoir (au sein du Fatah ou entre le Fatah et le Hamas) et même l’effondrement du cadre sécuritaire dans la région, y compris la coordination entre les Israéliens et les Palestiniens.

Mise à niveau de l’armée

Malgré les menaces constantes de ses ennemis le long des frontières nord et sud, le médiateur de l’armée israélienne, le général Yitzhak Brick, médiateur du ministère de la Défense, s’est inquiété des faiblesses éventuelles de l’état de préparation militaire d’Israël. Selon lui, l’armée est dans un état désastreux et n’est pas entièrement préparée en cas d’éclatement de la guerre, notant du fait des disparités quantitatives et qualitatives entre ce que l’armée dit avoir besoin et ce qu’elle dispose en réalité.

Le général Brick a également fustigé les changements des ressources humaines de l’armée israélienne ces dernières années, qui a vu le nombre de soldats drastiquement diminuer.

La commission militaire, qui avait été nommée par l’ancien chef d’Etat-major Gadi Eizenkot en septembre, devait étudier ces accusations d’échec. Elle a pointé du doigt plusieurs domaines qui nécessitent une attention particulière, notamment la logistique – une pénurie de camions cargo et de certains équipements de combat ; les ressources humaines – la nécessité de mieux encourager et répondre aux besoins des jeunes commandants ; le commandement et le contrôle – la nécessité de mieux intégrer des systèmes de contrôle numérique dans l’infanterie, et davantage de jours de service pour les réservistes. Les membres de la commission militaire ont estimé que les propos du général Brick se basaient davantage sur l’impression qu’il a eue de conversations avec des responsables plutôt que sur des preuves empiriques. Le contrôleur de l’armée israélienne, Ilan Harari, a rejeté les propos du médiateur du ministère de la Défense, affirmant que l’armée est en meilleure forme qu’elle ne l’a jamais été. Aviv Kochavi devra s’assurer de la motivation de ses troupes pour permettre à Tsahal d’avoir une longueur d’avance sur tous ses voisins et ennemis.

Le test suprême de tout chef d’Etat-major est la guerre ou une grande opération militaire. Sous Gadi Eisenkot Israël a réussi à éviter de se lancer dans une vaste opération, perçue comme contraire à ses intérêts. Le calme relatif que l’on observe actuellement est aussi du à la dissuasion mutuelle entre Israël et le Hezbollah après la seconde guerre du Liban, et entre Israël et le Hamas après l’opération Bordure protectrice. Aviv Kochavi prend ses fonctions à un moment particulièrement sensible et instable. Ses responsabilités n’en sont que plus grandes. Il devra également diriger l’armée lors d’une campagne électorale, prévue le 9 avril prochain, et manœuvrer avec soin pour s’assurer que les Forces de Tsahal ne soient pas entraînées et dispersées dans la bataille politique.