Au nord de la Syrie, l’aventurisme turc risque d’aggraver la crise humanitaire

INFOGRAPHIE – Damas, qui veut reprendre le contrôle de l’intégralité du pays, n’hésite pas à bombarder des zones civiles, y compris des hôpitaux et des marchés.

Des colonnes de voitures saturées de familles chassées par les bombardements. Des écoles transformées en refuges. Des enfants aux mains gelées par le froid et la neige qui ne sursautent même plus au bruit lointain des explosions. Les images témoins qui parviennent d’Idlib, au nord de la Syrie, offrent un infime aperçu de la crise humanitaire qui sévit dans cette province rebelle que le régime de Damas s’obstine à reconquérir. «Il s’agit du nombre de déplacés le plus élevé sur une si courte période depuis que la crise syrienne a commencé il y a plus de neuf ans», alertait, il y a quelques jours David Swanson, le porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU.

Depuis le début du soulèvement anti-Assad en mars 2011, et la guerre qui a suivi, jamais une offensive du régime n’a déclenché un tel exode. En l’espace des dix dernières semaines, quelque 800.000 personnes ont fui en direction de la frontière turque. Différentes organisations estiment à plus de 1500 le nombre de civils tués durant cette même période. «Une fois de plus, le peuple syrien est tué dans le plus grand silence et de la manière la plus horrible», s’emporte, via WhatsApp, Abu Malek al-Chami, un ex-révolutionnaire déplacé dans la ville d’Atmeh.

La catastrophe était prévisible. Le pouvoir de Damas, qui s’est promis de reprendre le contrôle de l’intégralité du pays, ne fait que reproduire le même schéma que dans les ex-provinces rebelles, en bombardant délibérément des zones civiles, y compris des hôpitaux et des marchés. En parallèle, l’offensive territoriale lui a permis, avec l’appui des forces russes, de remettre la main sur les anciennes villes révolutionnaires de Khan Sheikhoun, Maraat al-Nouman ou encore Saraqeb, qui se sont, les unes après les autres, vidées de leurs habitants. Mardi dernier, les forces syriennes sont également parvenues à récupérer la fameuse autoroute«M5» qui relie Alep, la grande métropole du Nord, à Damas, la capitale. Mais à l’inverse des précédents déplacements de population, lors des évacuations forcées des bastions rebelles de Daraya, Alep-Est, ou encore la Ghouta orientale, dans la banlieue damascène, il n’existe plus aucune échappatoire après Idlib. Avec ses quelque 3 millions d’habitants (dont la moitié sont des déplacés), la province du Nord-Ouest syrien tenue en partie par les combattants de Hayat Tahrir al-Cham (HTS), ex-branche syrienne d’al-Qaida, est adossée à la Turquie. Mais cette dernière est hermétique à tout nouveau venu.

«Accepter un cessez-le-feu»

Le voisin turc, qui héberge déjà plus de 3,6 millions de réfugiés syriens, verrouille ses portes sous pression de sa propre population, de moins en moins encline à l’accueil des exilés. Ce changement de cap va de pair avec le sursaut nationaliste de Recep Tayyip Erdogan qui, au nom de la «zone de sécurité» récemment établie à l’issue de l’opération «Source de Paix» sur un tronçon du Nord syrien (tenu jusqu’ici par les milices kurdes) encourage les réfugiés à «rentrer chez eux». Fidèle à ses discours provocateurs à l’égard de l’Europe, le président turc souffle le chaud et le froid en menaçant, à l’occasion, de ne plus pouvoir contrôler ses frontières si cette dernière ne soutient pas sa politique migratoire. «Avec le fameux “deal” de 2016 qui consistait à demander à la Turquie de retenir les réfugiés sur son territoire en échange d’une enveloppe financière, L’Europe s’est piégée elle-même. Aujourd’hui, par crainte d’un afflux de réfugiés, elle n’ose pas critiquer Erdogan. En même temps, elle ne fait guère d’efforts ni pour aider les réfugiés bloqués en Turquie, ni pour venir en aide aux populations déplacées», constate un observateur.

Mais l’aventurisme militaire turc de ces derniers jours risque également d’aggraver la crise humanitaire. Les récents échanges de tirs mortels entre soldats turcs et syriens ont poussé Ankara à envoyer un millier de chars et blindés, ainsi que des forces spéciales à Idlib. De quoi rendre encore plus caduques les accords de Sotchi de 2018 où Ankara et Moscou, allié de Damas, visaient à établir une zone de désescalade via la création de 12 postes d’observation turcs – et que les soldats de Bachar el-Assad ont déjà fragilisé en s’attaquant à certaines de ces mêmes positions. «Pour sortir de cette crise, la Turquie devra accepter un cessez-le-feu et abandonner un certain nombre de postes d’observation, observe Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris, dans une note publiée sur le site du think-tank français. Pour ce faire, Ankara doit en retour obtenir la garantie de ne pas être confrontée à une nouvelle vague de réfugiés dans le pays.»