Nikki Haley, la dame de fer des Etats-Unis à l’ONU (Gilles Paris – Le Monde)

Nommée en janvier 2017 malgré son inexpérience en diplomatie, l’ambassadrice américaine aux Nations unies défend âprement la souveraineté de son pays. Notamment dans le dossier israélo-palestinien.

Le 15 mai, Nikki Haley était tout de blanc vêtue. Elle participait à une séance houleuse du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée aux violences survenues plus tôt à Gaza, où soixante manifestants palestiniens avaient été tués par l’armée israélienne à proximité de la clôture qui enserre l’étroite bande de terre. Sa décision de se lever et de quitter la salle au moment où la présidente du Conseil donnait la parole au diplomate représentant la Palestine n’a pu échapper à personne. Objectif rempli.

« NOUS NOTERONS LES NOMS DE CEUX QUI NE NOUS SOUTIENNENT PAS. NOUS FERONS EN SORTE DE LEUR RÉPONDRE COMME IL SE DOIT. » NIKKI HALEY, LORS DE SON PREMIER JOUR COMME AMBASSADRICE EN 2017

La fonction d’ambassadeur ou d’ambassadrice des Etats-Unis dans le temple du multilatéralisme se résume souvent à un exercice comptable entre les coups reçus et les coups portés. Nouvelle venue dans la carrière, Nikki Haley veille scrupuleusement, depuis son entrée en fonctions le 27 janvier 2017, à ce que les seconds l’emportent sur les premiers, et défend âprement la souveraineté américaine. Une affaire de tradition. Le Parti républicain n’a jamais beaucoup apprécié les Nations unies, qui peuvent compter par ailleurs sur le mépris du président Donald Trump.

La néodiplomate a, dès son premier jour à New York, donné une idée de ses intentions. « Nous noterons les noms de ceux qui ne nous soutiennent pas. Nous ferons en sorte de leur répondre comme il se doit », a-t-elle menacé. Cette obsession a resurgi presque un an plus tard lors d’un vote sur la décision de Donald Trump de transférer l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem. L’ambassadrice, classée pro-israélienne au sein d’un parti déjà pro-israélien, a eu beau promettre une nouvelle fois de « prendre les noms », les Etats-Unis se sont retrouvés isolés avec le Honduras, le Guatemala, la Micronésie, Palau et Nauru. Ses gesticulations n’ont cependant pas été entièrement vaines, puisque 35 pays se sont courageusement abstenus pendant que 21 autres ont choisi vaillamment de ne pas prendre part au vote. Le 26 avril, la délégation américaine est passée à l’acte en publiant la liste des pays qui votent bien et celle de ceux qui votent mal. « Elle n’a pas été élue maîtresse d’école du monde », a réagi la Palestinienne Hanan Achrawi.

Depuis son élection en 2010 comme gouverneure de Caroline du Sud, portée par la vague quasi insurrectionnelle du Tea Party qui avait alors déferlé sur les républicains et sur les Etats-Unis, cette self-made-woman ayant des racines indiennes n’a pour ainsi dire jamais quitté le carré des personnalités promises à un bel avenir. Son identité est un atout au sein d’un parti pauvre en femmes et en représentants de minorités ethniques. Ajoutée à son conservatisme fiscal et social, son opposition initiale au mariage gay et sa rigidité sur l’immigration et l’avortement, cette identité a fait d’elle une intouchable, vice-présidente possible pour Mitt Romney en 2012, puis candidate potentielle à l’investiture de 2016.

Trumpiste, oui, mais sans excès

Un trop-plein de candidats (17 au total) a pourtant dissuadé Nikki Haley de se lancer dans une campagne à l’issue aléatoire. Résolument hostile à Donald Trump dans les premiers mois de la bataille des primaires, elle a dénoncé, dans sa réponse au dernier discours de Barack Obama sur l’état de l’Union en janvier 2016, la facilité qui consisterait, « pendant les périodes d’anxiété », à s’en remettre « aux voix les plus en colère », visant ainsi le magnat de l’immobilier.

Le 15 mai, Nikki Haley a ostensiblement quitté la réunion de l’ONU au moment de l’intervention du représentant de la Palestine.

Elle a soutenu successivement les sénateurs de sa génération, Marco Rubio puis Ted Cruz, avant de se résigner à apporter au milliardaire un enthousiasme chichement compté. L’intéressé ne lui en a pas tenu rigueur, et l’a propulsée à l’ONU en dépit de son inexpérience en diplomatie, avec le bonus d’un fauteuil dans le cabinet restreint qui rassemble les vingt-trois membres les plus importants de l’administration de Donald Trump.

Pendant des mois, elle a mené la vie dure à Rex Tillerson, le premier secrétaire d’Etat du président républicain. En septembre, Nikki Haley a pris spectaculairement ses distances avec son supérieur hiérarchique théorique, favorable au maintien des Etats-Unis au sein de l’accord sur le nucléaire iranien. Dans un discours remarqué à l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur de Washington, elle a tracé en effet une voie de sortie conforme aux diatribes du président sur le « pire »compromis jamais négocié par son pays. Neuf mois plus tard, elle peut triompher. Entre-temps, Rex Tillerson a été renvoyé.

Liberté de ton

Le lien entre Nikki Haley et Donald Trump reste pourtant incertain. Le 6 mai, elle a assuré ne pas vouloir défendre « le style de communication »d’un président qui recourt régulièrement et publiquement aux insultes. Elle a ajouté que l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur les interférences prêtées à la Russie pendant la présidentielle doit aller « à son terme » alors que les fidèles du président défendaient au même moment la légitimité d’un limogeage de l’enquêteur en chef.

Un mois plus tôt, en avril, Nikki Haley avait également montré que la loyauté, qualité principale requise par Donald Trump de ses collaborateurs, avait ses limites. Elle avait en effet annoncé de nouvelles sanctions contre la Russie, que le président avait écartées à la dernière minute, manifestement sans prévenir quiconque. La Maison Blanche s’était défaussée sur l’ambassadrice en évoquant par la voix du conseiller économique, Larry Kudlow, « une confusion » de sa part. « Avec tout mon respect, je n’ai pas de moments de confusion », avait rétorqué sèchement Nikki Haley, contraignant le conseiller à s’excuser.
Le site ultranationaliste Breibart News s’est alarmé de cette liberté de ton, voyant en elle une valeur sûre du courant conservateur Never Trump. C’est sans doute lui prêter trop d’importance, mais Nikki Haley a pu mesurer par elle-même qu’avec Donald Trump la proximité consume.

Comme cette ambitieuse se projette certainement bien au-delà du mandat présidentiel en cours, elle ne peut que se féliciter de la distance que lui procure son poste à l’ONU. Elle y est visible aux yeux du monde autant que protégée des coups d’éclat permanents de Washington.