Nickolay Mladenov : «Il faut un plan pour éviter une guerre à Gaza» (Cyrille Louis – Le Figaro)

Le représentant spécial de l’ONU craint une nouvelle explosion de violence dans l’enclave palestinienne, si aucune mesure n’est prise très vite.

Nickolay Mladenov est le coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient.

LE FIGARO.- Vous travaillez actuellement sur un plan d’urgence pour la bande de Gaza. Que contient-il?

Nickolay MLADENOV.- Trois types de risques se superposent aujourd’hui dans ce territoire: la situation humanitaire, qui se détériore gravement depuis un an, la situation sécuritaire liée aux manifestations qui se déroulent depuis plusieurs semaines le long de la clôture avec Israël, et le blocage de la réconciliation interpalestinienne. Nous pensons que la combinaison de ces facteurs peut très rapidement mener à une nouvelle explosion de violence, comme nous en avons eu un avant-goût le 29 mai, lorsqu’un barrage de tirs de roquettes a provoqué une forte riposte israélienne. Plusieurs membres du Conseil de sécurité, conscients de ce risque, nous ont demandé de réfléchir à des mesures concrètes pour éviter une nouvelle guerre, améliorer l’environnement humanitaire et soutenir les efforts de l’Égypte en vue de relancer le dialogue entre le Hamas et le gouvernement de Ramallah. Nous avons choisi de nous concentrer sur des projets réalisables à court terme dans le domaine de l’accès à l’eau, de l’approvisionnement en électricité, de la santé et de l’emploi.

«Nous voulons mettre en place un mécanisme pour améliorer la coordination entre le gouvernement palestinien, les Israéliens et les Égyptiens»

Quel calendrier vous fixez-vous?

Nous voudrions lancer ces chantiers le mois prochain afin qu’ils aboutissent d’ici six mois à un an. J’insiste sur le fait que nous ne parlons pas des grands projets qui sont régulièrement évoqués et ne progressent qu’à petits pas, comme celui de construire une vaste usine de dessalement à Gaza, mais d’interventions spécifiques qui vont avoir un effet immédiat. Nous voulons mettre en place un mécanisme pour améliorer la coordination entre le gouvernement palestinien, les Israéliens et les Égyptiens, afin de lever au plus vite les obstacles qui ne manqueront pas de surgir. J’ajoute que nous devrons veiller à ce que la situation sécuritaire ne se détériore pas car aucun de ces projets ne pourra aboutir en cas de nouvelle flambée de violence.

Le Hamas et les autres factions palestiniennes sont-elles prêts à envisager une trêve de longue durée?

Rien de tout cela ne peut marcher s’il y existe un risque constant d’attaques à la roquette et de représailles israéliennes. Ce n’est pas un hasard si l’année 2016, durant laquelle la quantité de matériel entrant chaque jour dans la bande de Gaza a atteint son plus haut niveau, tandis que le chômage diminuait et que le montant des salaires augmentait, fut aussi marquée par un très faible nombre de roquettes tirées vers Israël. Nous travaillons avec l’ensemble des parties afin de revenir à cette situation et je crois pouvoir dire que nous sommes en bonne voie.

«Nous travaillons sur la création d’une zone industrielle surveillée à l’intérieur de la bande de Gaza, où seraient fabriqués des produits destinés soit au marché gazaoui, soit à l’exportation»

Est-il exact, comme les médias israéliens l’affirment, que vous envisagez la création d’une zone d’activité et d’infrastructures dans la péninsule égyptienne du Sinaï, le long de la bande de Gaza?

Toutes sortes d’idées peuvent être énoncées mais celle-ci n’est pas à l’ordre du jour. Nous travaillons en revanche sur la création d’une zone industrielle surveillée à l’intérieur de la bande de Gaza, au niveau de l’ancien terminal de Carni, vers laquelle les Israéliens accepteraient l’acheminement de matériaux dits à «double usage» jusqu’à présent interdits et où seraient fabriqués des produits destinés soit au marché gazaoui, soit à l’exportation.

L’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas, qui a récemment multiplié les mesures punitives contre la bande de Gaza, est-elle intéressée par votre plan?

Ces mesures, qui affectent en tout premier lieu la population de Gaza, ne sont pas constructives. Je crois d’ailleurs qu’il commence à y avoir une prise de conscience que le fait de réduire les salaires ou de couper l’électricité, loin de ramener la population du côté du gouvernement légitime, ne fait que renforcer le Hamas et accroître le risque d’un nouvel embrasement. Pour que notre plan fonctionne, il faut que chacun fasse un pas vers les autres. Les Israéliens, de leur côté, doivent faciliter les mouvements et les accès. Quant aux Égyptiens, il est essentiel qu’ils acceptent de garder ouvert le terminal de Rafah après la fin du Ramadan car celui-ci constitue un espace de respiration crucial. J’en ai tout récemment discuté avec eux et je pense que nous avons des raisons d’être optimistes.

Plus de 120 Palestiniens dont des enfants, des soignants et des journalistes ont été tués ces dernières semaines lors des manifestations le long de la frontière. La réponse israélienne vous semble-t-elle proportionnée?

Je crois que nous assistons à une légère inflexion des règles d’engagement dans le sens d’une plus grande retenue depuis la tragédie du 14 mai, mais je pense aussi que l’armée doit faire beaucoup plus pour calibrer son usage de la force. Répondre à des menaces réelles, comme l’utilisation d’engins explosifs improvisés ou une tentative d’infiltration, est une chose. Mais le fait que de snipers tirent sur des civils, du personnel médical ou des enfants alors qu’ils se trouvent à distance de la clôture n’est pas acceptable. J’espère que chacun de ces incidents fera l’objet d’une enquête.