Netanyahou veut créer des villes purement juives (Marc Henry – Le Figaro)

Le projet de loi «sur l’État-nation du peuple juif» soulève en Israël une levée de boucliers.

Le premier ministre israélien défend bec et ongles un projet de loi qui a tout des allures de paria. Ce texte que Benyamin Nétanyahou veut à tout prix faire adopter avant la fin de la session du Parlement la semaine prochaine définit Israël comme «l’État-nation du peuple juif». Mais c’est surtout un de ses articles qui passe très mal en Israël et à l’étranger. Ce texte permettrait de créer de nouvelles localités exclusivement réservées aux Juifs, autrement dit interdites aux Arabes israéliens, une minorité qui représente 17,5 % de la population.

«La grande majorité du peuple veut préserver le caractère juif de notre pays pour les générations à venir», a expliqué Benyamin Nétanyahou. Plus explicite, Avi Dichter, député du Likoud, le parti du premier ministre, auteur du projet de loi, explique qu’il vise à «permettre à une population sioniste de vivre sans avoir à ses côtés une population qui n’est pas prête à défendre les frontières du pays». Une allusion claire à la crainte de voir les Arabes devenir majoritaires en Galilée dans le nord du pays face au Liban et devenir éventuellement une «cinquième colonne» en cas de guerre. Ce texte s’il est voté entrerait dans la catégorie des lois fondamentales qui servent de Constitution en Israël.

«Voulons-nous soutenir la discrimination et l’exclusion d’hommes et de femmes en raison de leur origine ethnique ?»

Le président d’Israël Reuven Rivlin

Samedi, plusieurs milliers d’Israéliens ont tenté de bloquer ce scénario sur la place Yitzhak Rabin à Tel-Aviv. Pour dénoncer ce texte, ils se sont rassemblés derrière une banderole rédigée en hébreu et en arabe proclamant «nous n’avons qu’un seul foyer». La veille, l’affaire a pris une tournure internationale. Emanuele Giaufret, le représentant de l’Union européenne en Israël, a été convoqué d’urgence au ministère des Affaires étrangères sur ordre de Benyamin Nétanyahou pour être réprimandé. Selon des médias, cet ambassadeur est intervenu auprès de députés du Likoud pour les encourager à s’opposer à un texte «aux relents racistes».

Benyamin Nétanyahou a considéré qu’il s’agissait d’une ingérence intolérable. «Apparemment, les Européens n’ont pas encore compris que nous étions un État souverain», a-t-il proclamé. Un porte-parole de l’UE a tenté ensuite d’arrondir les angles avec des termes plus diplomatiques en soulignant que l’UE «ne voulait pas que les valeurs de la démocratie et les droits de l’homme ne soient pas en question ou même menacés».

Le désaveu du président

Sur le front intérieur, le texte a également été la cible d’une pluie de critiques. Celles qui ont le plus frappé sont venues du président, Reuven Rivlin. Cette intervention a eu d’autant plus d’écho que les présidents, qui ont surtout un rôle protocolaire, n’interviennent que de façon exceptionnelle dans un débat politique. Ce texte «pourrait porter atteinte au peuple juif dans le monde et à Israël et constituer même une arme pour nos ennemis», selon le président qui a enfoncé le clou: «Voulons-nous soutenir la discrimination et l’exclusion d’hommes et de femmes en raison de leur origine ethnique?», s’est-il interrogé. Selon lui, la loi va permettre «à une communauté d’établir des localités excluant des Juifs séfarades (Juifs orientaux), des ultraorthodoxes, des Druzes, des membres de la communauté LGBT. Est-ce cela la vision sioniste?». Le procureur général Avishaï Mandelblit a lui aussi émis de sérieuses réserves de même que de nombreuses organisations juives américaines.

Circonstance aggravante, le projet de loi stipule que l’hébreu sera la seule langue officielle d’Israël, tandis que l’arabe n’aura plus droit qu’à un «statut spécial». Aucune loi n’ayant été votée à ce sujet depuis la création d’Israël en 1948, l’hébreu et l’arabe sont jusqu’à présent considérés comme des langues quasi officielles, utilisées dans les documents officiels.

Reste à savoir pourquoi Benyamin Nétanyahou entend ainsi donner un coup de barre aussi à droite. Sur le terrain actuellement, les localités «mixtes» réunissant Juifs et Arabes constituent d’ores et déjà l’exception. Selon les commentateurs, le premier ministre veut avant tout renforcer son image de champion du «camp national» et ne pas laisser les autres partis de cette sensibilité concurrencer le Likoud. Pour le moment, cette tactique lui a plutôt réussi, selon les sondages. Or les élections prévues normalement en novembre de l’an prochain pourraient être avancées, ne serait-ce que pour permettre au premier ministre impliqué dans plusieurs affaires de corruption présumée de prendre la justice de vitesse.