Les Nétanyahou, une famille inoxydable (Piotr Smolar – Le Monde)

Le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien de Donald Trump renforce le premier ministre en Israël, où il semble indéboulonnable, malgré les affaires qui s’accumulent sur sa famille.

Le 22 mai 2017, l’avion présidentiel « Air Force One » atterrit à l’aéroport Ben-Gourion, près de Tel-Aviv. Au sol, une atmosphère de liesse. Donald Trump est accueilli comme un protecteur et un ami cher par la droite israélienne. Benyamin Nétanyahou voit en lui le partenaire complaisant que Barack Obama n’a jamais été pendant huit ans. « Bibi » et l’entrepreneur-président ont quelques malheurs en commun.

« Vous savez, en Israël, les médias nous haïssent, mais les gens nous aiment », lance Sara Nétanyahou à Melania Trump, tout en marchant sur le Tarmac. Les deux femmes vivent dans l’œil du cyclone. Leurs moindres gestes, leurs vêtements, leurs moues, leurs regards sont disséqués et commentés sans fin. La distinction public-privé est abolie. Mais, là où Melania rêve sans doute d’une vie moins contraignante, Sara réclame l’attention, la reconnaissance, le premier rang protocolaire.

Dans la soirée, le couple accueille les Trump à leur résidence officielle à Jérusalem, rue Balfour. Une caméra enregistre les premières minutes de la visite. « C’est très modeste », s’excuse Sara Nétanyahou, comme si les lieux n’étaient pas à la hauteur de son glorieux Benyamin. « Grâce à vous, on a pu faire repeindre les murs »,renchérit le premier ministre, tandis que Donald Trump signe le livre d’or des visiteurs. Quelques instants plus tard, Benyamin et Sara Nétanyahou présentent leur fils Yaïr au président américain. Il a 25 ans, il a fait son service dans l’unité du porte-parolat de l’armée, il étudie les relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem.

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Le 5 mars 2018, avec Donald et Melania Trump à Washington.

Le 5 mars 2018, avec Donald et Melania Trump à Washington. HAIM ZACH / SERVICE DE PRESSE DU GOUVERNEMENT / FLASH 90 / REA
Champagne, cigares, bijoux, voyages fastueux… Le mode de vie des Nétanyahou fait les délices de la presse depuis vingt ans, à coups de révélations, de chiffres et de détails stupéfiants

La carte postale se déchire vite. La démocratie israélienne, qui célèbre ses 70 ans en cette fin de printemps, est une maison de verre qui n’accorde pas d’impunité. Début septembre 2017, Yaïr Nétanyahou relaie un dessin aux relents antisémites sur sa page Facebook. Un dessin qui alimente l’idée d’une vaste conspiration visant au final son père. On y voit, de gauche à droite, le philanthrope juif américain George Soros, qui tient la Terre au bout d’une canne à pêche, puis un grand lézard, un personnage symbolisant les Illuminati (cette soi-disant société secrète voulant instaurer un nouvel ordre mondial) et enfin plusieurs figures publiques israéliennes : l’ex-premier ministre Ehoud Barak, un avocat travailliste ou encore Meni Naftali. Ancien concierge de la résidence officielle, ce dernier est devenu un pourfendeur du couple Nétanyahou. La grande farandole du complot sans frontières.

Le premier ministre ne rappelle pas son fils à l’ordre. En revanche, il doit sortir de son silence en janvier 2018, lorsqu’un enregistrement audio surgit dans la presse. C’est la bande-son d’une soirée de l’été 2015, lors de laquelle Yaïr faisait la fête à Tel-Aviv. Il se trouvait en voiture officielle accompagné d’un officier de sécurité et de deux amis, dont Ori Maïmon, le fils d’un magnat du gaz. Au programme, des boîtes de strip-tease. Les gros billets brûlent les doigts. Les jeunes hommes parlent de façon vulgaire de danseuses, de prostituées et d’une ancienne petite amie de Yaïr.

« Mec, lance le fils du premier ministre à celui du magnat du gaz naturel, mon père a arrangé pour ton père un deal à 20 milliards de dollars et tu ne peux pas me couvrir pour 400 shekels (94 euros) ? » Aucun délit n’est commis. Mais on se croirait dans une série télévisée ou dans une séquence imaginée par l’écrivain Bret Easton Ellis. Le contraste est fort entre Yaïr et son frère Avner, de trois ans son cadet, engagé dans une unité de combat, qui a fait parler de lui en 2010 en terminant troisième d’un quiz international sur la Bible.

L’étau policier se resserre

Champagne, cigares, bijoux, voyages fastueux… Le mode de vie des Nétanyahou fait les délices de la presse depuis vingt ans, à coups de révélations, de chiffres et de détails stupéfiants. En 2013, on apprend que le premier ministre a fait installer un lit et une chambre de repos à bord de l’avion le conduisant à Londres (cinq heures de vol), afin d’assister aux obsèques de Margaret Thatcher. Coût : 103 000 euros. La même année, on a aussi découvert le budget crème glacée du couple : 2 200 euros par an. Avec une préférence pour la pistache et la vanille.

De nombreux scandales ont fait les gros titres avant de se dégonfler en justice, en raison du manque de preuves ou de la faible motivation du parquet général. Mais, aujourd’hui, le premier ministre est cerné par la police. Celle-ci dispose de témoignages d’anciens conseillers, de preuves matérielles selon la presse, dans plusieurs enquêtes ouvertes pour corruption. Pourtant, personne ne peut présager de leur issue. Le 13 février, la police a recommandé l’inculpation de Benyamin Nétanyahou dans deux dossiers, mais la décision finale revient au procureur général, Avichaï Mandelblit, qu’il a lui-même nommé.

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La famille montre un front uni face aux accusations. Ici, lors des funérailles du père de Sara Nétanyahou, en 2011.

La famille montre un front uni face aux accusations. Ici, lors des funérailles du père de Sara Nétanyahou, en 2011. AVI OHAYON / SERVICE DE PRESSE DU GOUVERNEMENT / FLASH90 / REA

Depuis deux ans, la police enquête notamment sur les contreparties dont auraient pu bénéficier les bienfaiteurs du couple, ceux qui les ont couverts de leur générosité, comme l’Australien James Packer ou le producteur d’Hollywood Arnon Milchan. Ces investigations mettent en cause à la fois les goûts de luxe de Benyamin Nétanyahou et de son cercle intime, son obsession des médias et la confusion entre intérêts publics et privés. Une famille entière mise en cause, qui fait front et dénonce une tentative de coup d’Etat fomentée supposément par la gauche, les anciennes élites, les journalistes et la police.

« Beaucoup de gens se disent que les médias persécutent les Nétanyahou. Ils estiment qu’on ne peut pas faire tomber un premier ministre pour quelques cigares et du champagne »
Camil Fuchs, spécialiste des sondages

Ancien ministre de la défense et des affaires étrangères, Moshe Arens est considéré comme le parrain politique de Benyamin Nétanyahou. C’est lui qui l’avait embauché à l’ambassade d’Israël à Washington, en 1982, alors qu’il était un commercial dans une entreprise de meubles. En 1988, il a fait de M. Nétanyahou son vice-ministre aux affaires étrangères.

Aujourd’hui, il plaide encore en sa faveur, soulignant son bilan comme chef du gouvernement. Ni les cigares reçus par boîtes entières de la part de magnats, ni les dérapages de Yaïr ne comptent à ses yeux. « C’est Bibi et non pas son fils qui doit faire l’objet de l’attention publique, dit-il.Qu’est-ce que cette affaire a à voir avec le premier ministre ? Il s’agit d’une tentative désespérée de la gauche pour le faire tomber. Ça fait tellement longtemps qu’elle est dehors, dans le froid. »

Une défense qui convainc l’électorat de droite, la base du Likoud. « Beaucoup de gens se disent que les médias persécutent les Nétanyahou, souligne Camil Fuchs, l’un des plus respectés spécialistes des sondages. Ils estiment qu’on ne peut pas faire tomber un premier ministre pour quelques cigares et du champagne. Surtout qu’ils ne considèrent pas ces cadeaux comme de la corruption, car l’argent public n’est pas détourné. »

L’usure du pouvoir existe en Israël, comme dans toutes les démocraties. Mais bon nombre d’électeurs reconnaissent les mérites de « Bibi ». Croissance forte, chômage insignifiant : l’économie traverse une période de félicité. Surtout, le chef du gouvernement jouit d’une image d’homme fort. Il est « M. Sécurité », capable d’ordonner des raids en Syrie contre les convois d’armement du Hezbollah libanais et l’implantation militaire iranienne. Malgré les scandales, le Likoud arrive toujours largement en tête dans les sondages.

« On dirait la cuisine d’un orphelinat roumain en 1954 ! » Un présentateur télé, dans l’appartement des Nétanyahou. Message envoyé : modestes, les Nétanyahou. À plaindre

Conscient toutefois de son problème d’image, le couple Nétanyahou a essayé de la corriger, souvent de façon maladroite. En décembre 2012, par exemple, le premier ministre s’arrête à Saint-Jean-d’Acre pour se faire photographier en pleine séquence street food. « Je voulais manger un falafel depuis tellement longtemps, et c’est le meilleur de la ville », s’enthousiasme-t-il.

En février 2015, le contrôleur d’Etat s’apprête à publier un rapport sur les dépenses personnelles indues du couple. La veille, Sara a organisé une visite de sa résidence pour une vedette de la télévision, Moshik Galamin, décorateur d’intérieur. Elle lui montre l’état médiocre du lieu. « On dirait la cuisine d’un orphelinat roumain en 1954 ! », lance le présentateur en empathie. Mission accomplie, message envoyé : modestes, les Nétanyahou. A plaindre.

En septembre 2017, le procureur général Avichaï Mandelblit a pourtant confirmé que Sara Nétanyahou serait inculpée pour fraude. Elle aurait détourné 85 000 euros d’argent public pour des repas livrés à domicile par les meilleurs restaurateurs de la ville. Le couple a trouvé un coupable idéal de la mauvaise gestion : Meni Naftali, l’ancien concierge, qui avait porté plainte contre eux pour abus physique et moral et gagné aux prud’hommes. Il avait notamment assuré, pendant la procédure, que Sara Nétanyahou buvait trois bouteilles de champagne par jour, ce qui expliquerait ses fameux accès de colère. La vérité, parfois, est dure à saisir, enveloppée dans les règlements de comptes.

Persuadé qu’il est indispensable

Ce goût pour le luxe s’explique par un étrange ressort psychologique. Les cadeaux de milliardaires ne seraient qu’une compensation pour le sacrifice que consentirait depuis si longtemps Benyamin Nétanyahou. Car le dirigeant s’estime indispensable à la sauvegarde du pays, le seul capable de défendre sa sécurité. L’absence de véritable rival, charismatique et charpenté sur le plan idéologique, l’aide dans sa plaidoirie.

Ce besoin de reconnaissance ne réclame pas une enquête approfondie. La première explication tient à la figure du père, Bension Nétanyahou, grande figure intellectuelle de la droite israélienne. Ce nationaliste laïc était empreint d’un pessimisme radical. Il pensait que les Arabes ne pouvaient être que des ennemis, et non des partenaires. Il appartenait au sionisme révisionniste, courant de la droite dure conduit par Vladimir Jabotinsky.

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Benyamin Nétanyahou est depuis vingt-cinq ans le pilier du Likoud, la formation historique de la droite. Ici, en 1988.

Benyamin Nétanyahou est depuis vingt-cinq ans le pilier du Likoud, la formation historique de la droite. Ici, en 1988. MICHA BAR AM / MAGNUM PHOTOS

Mort en 2012 à l’âge de 102 ans, Bension Nétanyahou, spécialiste de l’inquisition espagnole, a transmis à son fils Benyamin l’idée centrale que la haine millénaire à l’endroit des juifs oblige l’Etat hébreu à ne jamais baisser la garde. A vivre éternellement « l’épée à la main », a résumé un jour le chef du gouvernement, que ce soit face à l’Iran ou au Hezbollah, mais aussi face au Hamas, maître de la bande de Gaza.

Cette inclination pousse à essentialiser les Palestiniens, à leur attribuer une nature antisémite et violente, qui nie la nature politique du conflit entre les deux peuples. Bension a aussi communiqué à son fils son goût pour la lecture. Bibi est peut-être le dernier politicien lettré du pays, avec le président Réouven Rivlin. Les deux hommes se détestent.

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Avec son frère Yoni, mort en 1976 dans le raid d’Entebbe, en Ouganda, lors de la libération d’otages.

Avec son frère Yoni, mort en 1976 dans le raid d’Entebbe, en Ouganda, lors de la libération d’otages. NATU SHOHAT / FLASH 90 / REA

Le deuxième marqueur fort est la mort de son frère aîné, Yoni, qu’il admirait beaucoup. Officier de premier ordre dans l’armée, il est tué au cours de l’opération spectaculaire à l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda (1976), visant à libérer une centaine de passagers pris en otages à bord d’un avion. Avant de devenir un dirigeant mondialement connu, Benyamin Nétanyahou fut d’abord le frère en deuil d’un héros national, dont toutes les familles israéliennes connaissaient le destin.

Les frais de bouche, les cigares, le champagne ? Un problème de… « bienséance, et c’est quelque chose dont Bibi manque, malheureusement. Je pense en fait que Bibi est américain, et pas israélien. »
Jacob Weinroth, avocat de la famille

Mais il existe aussi une dimension collective intéressante dans le rapport qu’entretient Bibi avec le luxe. « Toute sa génération – les Sharon, Barak, Olmert [anciens premiers ministres]… – est entrée en contact avec le monde extérieur dans les années 1960 et 1970, notamment aux Etats-Unis, découvrant l’argent et les plaisirs, souligne le journaliste du quotidien de gauche Haaretz Anshel Pfeffer, auteur d’une excellente biographie parue en mai, intitulée Bibi. The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu (Basic Books, non traduit). A cette époque, en Israël, le fromage était blanc ou jaune, il y avait deux restaurants à Tel-Aviv, personne ne partait en vacances à l’étranger, tout l’argent était investi dans l’armée. Cette génération a été corrompue par ce décalage. De retour au pays, elle a eu du mal à renoncer aux bonnes choses. »

En novembre 2017, Jacob Weinroth, avocat de longue date du couple et l’un des juristes les plus redoutables en Israël, a accordé une longue interview à un programme phare de la télévision, « Uvda ». Il a expliqué que son rôle auprès des Nétanyahou ressemblait parfois à celui d’un psychologue. Selon l’avocat, le premier ministre « admire la richesse ».

Jacob Weinroth a balayé l’affaire des frais de bouche, les cigares et le champagne, comme des pellicules sur le col d’une veste. Ces goûts ne relèveraient pas d’un tribunal, mais d’une faiblesse humaine. « Appelons cela la bienséance, et c’est quelque chose dont Bibi manque, malheureusement. Je pense en fait que Bibi est américain, et pas israélien. »

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Benyamin Nétanyahou est élevé par une famille militante de droite. Ici, enfant, en 1964.

Benyamin Nétanyahou est élevé par une famille militante de droite. Ici, enfant, en 1964. AFP

Bibi l’Américain. La formule est ancienne, mais incontournable. Il faut remonter les décennies pour saisir à la fois sa conception de la vie publique, son obsession pour les médias et leur contrôle, mais aussi le fonctionnement unique du couple Nétanyahou. Lycéen à Philadelphie, il fait ensuite son service militaire en Israël, puis repart aux Etats-Unis pour étudier à Boston en 1972. Il se marie avec Micki, femme brillante, qui lui donnera une fille, Noa, en 1978, au moment où il entame une relation avec Fleur, qu’il épousera après avoir divorcé – Sara est sa troisième épouse (Yaïr naîtra en 1991 et Avner en 1994).

Mission permanente : séduire les médias

Epris de langue et de culture américaines, Bibi apprivoise rapidement les codes de séduction, et comprend le rôle central des médias. Devenu diplomate, il se lie avec la plupart des journalistes vedettes sur les grandes chaînes américaines, qui apprécient ses formules cinglantes.

Lorsque, en 2009, Michael Oren, aujourd’hui vice-ministre, est nommé ambassadeur à Washington, il passe au préalable dans le bureau de M. Nétanyahou, redevenu chef du gouvernement après un mandat entre 1996 et 1999. Celui-ci lui formule ainsi sa lettre de mission : « J’ai trois mots pour vous : médias, médias, médias. »Les contrôler, les charmer, les insulter : ces trois tâches inconciliables, M. Nétanyahou s’est efforcé de les remplir tout au long de sa carrière.

Pourtant, ces dernières années, son fils Yaïr l’a convaincu de contourner au maximum les titres et les chaînes traditionnels. Le premier ministre s’est mis à diffuser de courtes vidéos, tournées dans son bureau ou dans sa voiture. Il tweete aussi, par l’intermédiaire de ses conseillers, et écrit ses messages les plus incendiaires contre les enquêteurs sur sa page Facebook. C’est sa plate-forme favorite pour attaquer tous les représentants d’une cinquième colonne fantasmée.

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Benyamin Nétanyahou suit des études aux Etats-Unis. Il effectue son service militaire et devient officier en Israël.

Benyamin Nétanyahou suit des études aux Etats-Unis. Il effectue son service militaire et devient officier en Israël. AFP

Quand Benyamin Nétanyahou fait la connaissance de Sara en 1990, cette psychologue de formation est hôtesse de l’air dans la compagnie nationale El Al. Alors vice-ministre des affaires étrangères, Bibi représente un visage neuf en politique, accaparé par les élites traditionnelles. Sara s’entiche de lui. Ils se fréquentent, rompent, se revoient, elle tombe enceinte. Il l’épouse. « Personne n’a compris ce qu’il lui trouvait, souligne le journaliste Anshel Pfeffer. Elle était très vulnérable, accrochée à son bras aux réceptions, toujours suspicieuse. Mais Bibi a besoin de gens qui lui renvoient sa propre grandeur. »

Le 13 janvier 1993, le téléphone sonne au domicile des Nétanyahou. Sara est seule avec leur fils Yaïr, alors âgé d’un an et demi. Au bout du fil, une voix masquée explique que Bibi a une relation extraconjugale, qu’une vidéo existe de ses ébats et qu’elle sera diffusée s’il ne retire pas sa candidature. Il est alors en pleine campagne auprès des sympathisants du Likoud pour prendre la tête du parti. Sara l’appelle, il annule le meeting prévu dans la soirée. Sara le met à la porte. Son avenir brillant se dérobe sous ses pieds.

En mode gestion de crise, il prend la décision de foncer sur un plateau de télévision pour devancer toute révélation. Une confession préventive à l’américaine, absolument pas dans les mœurs locales. Les téléspectateurs israéliens écoutent, le souffle court, sa contrition publique, puis ses accusations. On essaierait de le faire chanter, un complot serait à l’œuvre. Une enquête de police suivra. Aucune vidéo ne sera trouvée.

Sara Nétanyahou a écarté tous ceux qu’elle considérait comme des menaces et facilité la promotion d’une nouvelle génération de conseillers, dont beaucoup avec un profil très religieux

Sara et Benyamin Nétanyahou finissent par se réconcilier. Selon le journaliste Ben Caspit, auteur d’une biographie, The Netanyahu Years (Thomas Dunne Books, 2017, non traduit), un accord secret a peut-être été conclu entre eux, devant leurs avocats respectifs, scellant par écrit les règles de leurs futures relations. Personne n’en a jamais pris connaissance, mais Sara Nétanyahou est devenue par la suite, écrit Ben Caspit, « la directrice générale ultime de tout ».

Elle a notamment exercé une influence grandissante sur l’entourage du premier ministre, estime le journaliste. Elle a écarté tous ceux qu’elle considérait comme des menaces, et facilité la promotion d’une nouvelle génération de conseillers, dont beaucoup présentent un profil très religieux.

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Le couple Nétanyahou en 1996.

Le couple Nétanyahou en 1996. MANAHEM KAHANA / AFP

Odelia Karmon, 57 ans, fait partie de ces dizaines de conseillers qui ont longtemps côtoyé Benyamin Nétanyahou avant de s’en éloigner brutalement, l’amertume aux lèvres. Elle l’a connu à New York en 1986, lorsqu’il était ambassadeur à l’ONU. Il l’a choisie comme responsable de la communication, puis lui a demandé de le suivre en Israël. « Il était alors timide avec les femmes, les évitant, redoutant le contact des yeux, se souvient-elle. J’ai adoré travailler avec lui. Il écoute très bien, il vous accorde une grande liberté d’action. On n’avait pas besoin de parler pour se comprendre. Mais il peut changer d’avis toutes les dix minutes. Il projette de la force, alors qu’il n’a pas de colonne vertébrale. »

Un jour, alors qu’elle doit déjeuner avec un milliardaire à l’hôtel King David, Sara dit à la conseillère : « S’ils veulent me voir, ils doivent payer pour ma coiffure ! »

Odelia Karmon a été rappelée auprès de Benyamin Nétanyahou en 2006, pour moins d’un an, alors qu’il dirigeait le Likoud dans l’opposition. La collaboration a fini en scandale. L’organisation American Friends of Likud a payé ses salaires, une astuce que Bibi tentera de masquer en utilisant son propre compte bancaire, expliquera Odelia Karmon aux policiers. Celle-ci prétend connaître le couple Nétanyahou mieux que quiconque.

« Vos lecteurs doivent comprendre une chose, dit-elle, assise dans un café à la mode de Tel-Aviv. Sara, c’est Marie-Antoinette. Elle est devenue incapable de faire des choses de la vie quotidienne. Même pour appeler son fils, elle demande à sa secrétaire. Mais je ne lui impute aucune responsabilité. Celle-ci revient entièrement à Bibi. » Odelia Karmon se souvient des caprices de l’épouse du dirigeant. Un jour, alors qu’elle doit déjeuner avec un milliardaire à l’hôtel King David, Sara dit à la conseillère : « S’ils veulent me voir, ils doivent payer pour ma coiffure ! »

Depuis de longues années, des récits accablants sont publiés dans la presse au sujet du comportement de Sara Nétanyahou en privé. Exemple récent : en septembre 2017, Shira Raban, une jeune femme ultra-orthodoxe de 24 ans, a porté plainte contre elle, réclamant 225 000 shekels (53 000 euros). Employée pendant un mois à la résidence, la plaignante a dénoncé l’interdiction qui lui avait été signifiée de manger, boire et se reposer. Elle devait changer de vêtements un nombre incalculable de fois par jour, se laver les mains après chaque action. Yaïr Nétanyahou conduisait ensuite des inspections de propreté, a expliqué Shira Raban.

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A Washington, les Nétanyahou avec le couple Clinton, en 1997.

A Washington, les Nétanyahou avec le couple Clinton, en 1997. WHITE HOUSE / AFP

Sara Nétanyahou a dénoncé une tentative d’« extorsion ». Mais, ces dernières années, de nombreux anciens employés ont livré des témoignages similaires, dressant d’elle un tableau terrible, celui d’une femme complexée, abusive, violente verbalement, aux caprices de Cléopâtre. Et pingre. Sara Nétanyahou aurait fait rapporter les bouteilles en verre vides à la consigne pour récupérer un peu d’argent. Harcèlement des médias, s’alarme-t-elle.

Sa réputation sur le plan professionnel est aussi ébréchée. Sara Nétanyahou essaie sans relâche de mettre en avant son travail comme psychologue. Selon son curriculum vitae, publié sur le site du chef du gouvernement, elle fournirait « une assistance quasi quotidienne aux enfants et aux familles en détresse ». La réalité de ce travail fait sourire la plupart des chroniqueurs du couple. Et grincer quelques dents chez ses rivaux.

Une atmosphère de déliquescence éthique

Dans son autobiographie écrite en prison, dont les bonnes feuilles ont été publiées à la mi-mars par le quotidien Yediot Aharonot, l’ancien premier ministre Ehoud Olmert, la rancune tenace, écrit à propos de Sara Nétanyahou : « Ayant été celui qui a approuvé son embauche par la municipalité, et au vu de ce que je sais, je préfère ne pas divulguer de détails embarrassants. Disons juste qu’il est heureux pour les enfants de Jérusalem que Mme Nétanyahou ne se présente quasiment pas à son travail. »

L’influence de Sara Nétanyahou déborde le simple cadre de la résidence officielle. Il est de notoriété publique qu’elle a joué un rôle essentiel dans le départ de Naftali Bennett, ancien chef de cabinet de son mari. Aujourd’hui devenu le leader de la droite messianique, il attend l’heure de la revanche.

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En janvier 2018, une rencontre entre le président Trump et Benyamin Nétanyahou pendant le forum de Davos.

En janvier 2018, une rencontre entre le président Trump et Benyamin Nétanyahou pendant le forum de Davos. AMOS BEN GERSHOM / SERVICE DE PRESSE DU GOUVERNEMENT / REA

Quand elle travaillait pour Benyamin Nétanyahou, Odelia Karmon se souvient s’être prêtée à un étrange jeu de rôles entre les époux, pendant les déplacements officiels à l’étranger, pour éviter les conflits. « Nétanyahou avait deux agendas, l’un pour les rendez-vous que Sara connaissait et puis un deuxième pour les autres, quand je devais lui tenir compagnie. Le génie de Bibi est sa communication non verbale. Il vous fait comprendre ce qu’il veut par des gestes, des regards, des onomatopées. »

Odelia Karmon a été connue du grand public en Israël pour avoir été la première femme à dénoncer les agressions sexuelles de l’ancien président Moshe Katsav, dont elle avait aussi été la conseillère. Aujourd’hui, elle travaille comme psychothérapeute, et observe de loin les vicissitudes du couple Nétanyahou, ses tourments judiciaires, l’atmosphère de déliquescence éthique qui l’entoure. « J’avais connu quelqu’un de très ambitieux, un carriériste avec une idéologie, aimant la bonne vie. Il s’est désintégré pour devenir un tyran corrompu. C’est un processus machiavélique. Je suis en colère contre lui car il déchire le pays. »