Nétanyahou face à la tentation d’élections anticipées

Menacé par des enquêtes judiciaires, le premier ministre doit aussi gérer les tensions croissantes au sein de sa coalition.

Autour de lui, le vide se fait. En visite à Washington lundi 5 mars, Benyamin Nétanyahou pensait se consacrer exclusivement à sa relation privilégiée avec Donald Trump. Les nouvelles d’Israël l’ont rattrapé. Après quinze jours de détention, Nir Hefetz, son conseiller en communication, a accepté de devenir témoin à charge au profit des enquêteurs, dans l’un des nombreux dossiers judiciaires visant le premier ministre. C’est le troisième membre de son cercle rapproché, depuis un an, qui se retourne contre lui – les précédents étaient le chef de cabinet Ari Harow et le directeur du ministère de la communication, Shlomo Filber. Tous sont porteurs de lourds secrets dont ils veulent se délester pour éviter eux-mêmes les foudres de la justice.

En politique, on reconnaît les grands fauves à leur capacité de survie lorsque l’oxygène se raréfie. Malgré l’usure du pouvoir et les scandales, Benyamin Nétanyahou se trouve à l’un de ces moments-clés. Premier ministre depuis neuf ans, après un premier mandat de trois ans (1996-1999), il est confronté à plusieurs incendies qu’il cherche soit à éteindre, soit à attiser à son avantage. Avec un atout important, qui fait l’objet de spéculations fiévreuses dans la presse : la possibilité de convoquer avant l’été des élections anticipées pour redistribuer les cartes et recouvrer une légitimité par les urnes.

M. Nétanyahou se fie donc à son seul flair et s’enivre de sondages. Ceux-ci indiquent tous la même tendance : malgré les rebondissements incessants dans les cinq enquêtes qui le visent lui et son entourage, le premier ministre conforte sa base. « Même si certains électeurs pensent que M. Nétanyahou n’a pas agi convenablement, ils estiment qu’il s’agit d’une campagne exagérée, servant les intérêts des anciennes élites, souligne la professeure Tamar Hermann, du Israel Democracy Institute. Au Likoud [droite conservatrice, au pouvoir] comme à l’extérieur, il y a Nétanyahou et personne d’autre. D’autant que, objectivement, les indicateurs macro-économiques sont superbes, et qu’en matière sécuritaire, Israël va bien mieux que beaucoup d’autres. »

« Il a réussi à instiller la peur »

Le Likoud maintient sa large avance dans les intentions de vote, devant la formation centriste Yesh Atid. Quant aux travaillistes, leur effondrement semble se confirmer. « Les gens qui partagent les positions de Nétanyahou se sentent telle une famille attaquée, estime le professeur Camil Fuchs, spécialiste des sondages. Comme ailleurs, on voit se développer des positions nationalistes du type “nous contre eux” – soit la gauche, la police et les tribunaux – qui voudraient renverser le gouvernement. »

Selon Camil Fuchs, l’absence d’une alternative forte à M. Nétanyahou ne serait pas une simple affaire de crédibilité. « Il a réussi à instiller la peur dans l’opinion publique, dit-il. Il explique, comme avant les élections de 2015, que l’enjeu n’est pas la qualité de vie, mais la vie elle-même, et que personne d’autre ne pourra défendre les Israéliens. »

Donner le change, prétendre qu’il peut assumer ses fonctions, malgré les longues séances préparatoires avec ses avocats : telle est pour l’heure la priorité du premier ministre. Le 2 février au matin, il a été interrogé pendant cinq heures à sa résidence par les policiers enquêtant dans le dossier Bezeq, du nom du groupe de télécoms qu’il aurait favorisé en échange d’une couverture médiatique favorable assurée par le site d’information Walla. Sa femme, Sara, s’était directement rendue au siège de l’unité Lahav 433 pour être entendue. Le lendemain, le couple s’envolait vers les Etats-Unis, sourires crispés sur le tarmac.

Sur place, entre ses apparitions publiques, Benyamin Nétanyahou a géré les affaires intérieures. A Jérusalem, la coalition vivait une crise de nerfs. En cause : la nécessité d’adopter un nouveau dispositif au sujet de la conscription des ultra-orthodoxes. En septembre 2017, la Haute Cour de justice avait invalidé l’exemption dont bénéficiaient les jeunes haredim. Les magistrats avaient donné un an au gouvernement pour trouver une parade.

Or, les deux partis ultra-orthodoxes dans la coalition – Shas, mais plus encore Judaïsme unifié de la Torah (JUT) – font de la conscription une « ligne rouge ». Le parti JUT réclame l’adoption expresse d’une nouvelle exemption avant le 15 mars, date du vote sur le budget 2019. De son côté, le ministre des finances, Moshe Kahlon (Koulanou, centre-droit), menace de quitter le gouvernement si ce budget ne passe pas au Parlement à la date prévue.

Quant au ministre de la défense, Avigdor Lieberman, il reste inflexible sur la conscription. « Passer une loi en trois lectures, en une semaine, ce n’est pas légiférer, c’est du vol », a-t-il résumé lundi. Le 1er mars, à l’occasion de la fête de Pourim, le ministre s’est déguisé dans une vidéo en soldat ultra-orthodoxe, avec une kippa noire sur la tête et des papillotes.

« Ceci est une crise artificielle »

En somme, tous les membres de la coalition, dans un mélange de fébrilité et d’audace, essaient de pousser leur avantage, sans vouloir endosser la responsabilité de la rupture. Tous ont assuré qu’ils souhaitaient la préservation de la coalition. « J’ai vu un nombre incalculable de crises, dit le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, leadeur de la droite messianique. Ceci est une crise artificielle. »

M. Nétanyahou, lui aussi, prétend ne pas souhaiter de scrutin législatif avant l’échéance prévue, en novembre 2019. Une façon de faire porter la responsabilité d’une crise sur ses partenaires. Mais il serait le bénéficiaire principal de l’implosion de sa coalition. Des élections anticipées lui permettraient de brandir la légitimité des urnes contre les enquêteurs et d’accroître la pression sur le procureur général, Avichaï Mandelblit, qui doit décider seul de son éventuelle inculpation, déjà recommandée par la police dans deux enquêtes. Cette inculpation ne l’obligerait pas à démissionner selon la loi, rappellent ses proches.

La séquence de deux mois qui s’annonce semble favorable au premier ministre. Il y aura les célébrations du 70e anniversaire de l’Etat d’Israël, à compter du 18 avril, puis le début du déménagement de l’ambassade américaine de Tel Aviv vers Jérusalem, le 14 mai. Une invitation a été adressée à Donald Trump. Deux jours plus tard, le Guatemala organisera le transfert de sa propre représentation.

Cet enchaînement de festivités patriotiques pourrait servir de campagne électorale, notent certains éditorialistes. Des élections à l’automne seraient plus hasardeuses : elles pourraient intervenir après une décision du procureur général sur une inculpation éventuelle de M. Nétanyahou.