Nations unies : la démission surprise de Nikki Haley fragilise Donald Trump (Maurin Picard – Le Figaro)

L’ambassadrice, qui se félicite d’avoir défendu «avec succès» une posture offensive en Syrie, la fermeté face à la Corée du Nord, la Russie et l’Iran, s’épargne tout désagrément en cas de débâcle républicaine lors des midterms.

Sa démission a pris de court Washington et même, dit-on, le secrétaire d’État Mike Pompeo, son supérieur hiérarchique. Nikki Haley aura tenu dix-huit mois à son poste de représentante américaine auprès des Nations unies à New York avant de tirer sa révérence, à laquelle le landerneau politique cherche encore une explication satisfaisante.

À 46 ans, l’ancienne gouverneure de Caroline du Sud était un électron libre surprenant au sein de l’Administration Trump: tout à la fois par ses origines indiennes et sa jeunesse, une double distinction rare dans un exécutif essentiellement mâle, blanc et vieillissant, mais aussi par ses propos sévères à l’égard du candidat Trump durant les primaires républicaines, elle avait réussi à se faire pardonner par le chef de l’État au point d’accepter ce rôle d’ambassadeur à l’ONU. Elle s’était même vu proposer le poste de secrétaire d’État mais l’avait refusé, invoquant avec un aplomb remarquable son inexpérience des joutes diplomatiques. Est-ce pour cela que l’ambitieuse quadra, à laquelle on prête des desseins présidentiels, a jugé le contrat rempli?

Nikki Haley se félicite d’avoir défendu «avec succès» une posture offensive en Syrie, la fermeté face à la Corée du Nord, la Russie et l’Iran, le déménagement de l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem. On ajoutera un bagout tonitruant qui accoucha de passes d’armes fameuses avec son homologue russe Vassili Nebenzia ou le négociateur palestinien Saeb Erekat. Et lui vaut l’estime de ses pairs, à commencer par son homologue français, l’ambassadeur François Delattre, qui regrettera «cette responsable gouvernementale américaine parmi les plus talentueuses et les plus authentiques (qu’il ait) rencontrées».

 

Timing remarquable

Pour son pedigree, elle coche une case importante dans sa maturation politique et peut désormais se préparer sereinement à de prochaines échéances électorales. Ce ne sera pas l’élection présidentielle 2020, bien que des rumeurs courent sur un ticket «Trump-Haley», synonyme de clap de fin pour le vice-président Mike Pence, en retrait ces derniers mois dans le maelström ambiant.

Haley se pensait sans doute condamnée, à cause de son incompatibilité avec les conseillers de la Maison-Blanche. En avril, elle avait eu maille à partir avec l’un d’entre eux, Larry Kud­low

Le timing de cette démission, qui sera effective à la fin de l’année, est remarquable. Nikki Haley, c’est certain, avait bien préparé son affaire. Après s’être décidée il y a plusieurs jours, elle a, semble-t-il, renoncé à s’exprimer la semaine passée, pour esquiver la séquence réservée au juge Brett Kavanaugh, nommé à la Cour suprême le 6 octobre, après un épique feuilleton parlementaire.

Cette sage précaution, tout en offrant la visibilité médiatique souhaitée, lui aura donné le temps de prévenir le président, sans que celui-ci daigne mettre dans la boucle ses propres collaborateurs. Donald Trump pouvait ainsi «garder le contrôle du cycle de l’information», observe Eliana Johnson, de Politico, tandis que Nikki Haley, elle, «a choisi de partir en bons termes»avec l’occupant du Bureau ovale.

La «globaliste» face aux «durs»

Elle a même «inversé le script», poursuit Johnson, en évitant de subir le sort funeste des modérés broyés par la machine trumpienne: le secrétaire d’État Rex Tillerson, le conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster, ou le secrétaire aux Anciens combattants Dave Shulkin, évincés pour n’avoir su s’accommoder du chaos et de la surenchère idéologique prévalant au sommet du pouvoir. Haley se pensait sans doute condamnée, à cause de son incompatibilité avec les conseillers de la Maison-Blanche. En avril, elle avait eu maille à partir avec l’un d’entre eux, Larry Kudlow: désavouée pour avoir promis de nouvelles sanctions contre la Russie, elle s’était vu accuser «de confusion momentanée». «Avec tout mon respect, je ne fais pas dans la confusion», avait-elle vertement rétorqué. L’avertissement tombait à point. Il fut assurément une prise de conscience.

Son horizon onusien semblait bouché par l’émergence du secrétaire d’État Mike Pompeo et du successeur de McMaster, John Bolton

La susceptibilité du président, au demeurant, n’était pas son seul souci. Son horizon onusien semblait bouché par l’émergence du secrétaire d’État Mike Pompeo et du successeur de McMaster, John Bolton. Face à ces «durs», pourfendeurs de l’approche multilatéraliste, la «globaliste» Nikki Haley voyait son influence se réduire comme peau de chagrin.

À court terme, Haley devrait s’effacer de la scène politique et rejoindre le secteur privé. D’une pierre, deux coups: et d’un, elle s’évite tout désagrément en cas de débâcle républicaine le 6 novembre lors des élections parlementaires de mi-mandat (midterms). Et de deux, elle pourra travailler à éponger une dette personnelle estimée à un million de dollars, le genre de défi difficile à relever depuis Turtle Bay, le siège des Nations unies à Manhattan.