Natacha Polony : «Veuillez cacher cet antisémitisme…» (Le Figaro)

La seule importation du conflit entre Israël et la Palestine ne suffit pas à raconter ce qui se passe en France et dans le monde. La gangrène d’un islamisme qui impose partout une lecture littéraliste du Coran ne peut pas être évacuée si facilement.

«Injuste et délirant.» Ainsi le recteur de la Grande Mosquée a-t-il qualifié le manifeste contre l’antisémitisme signé pourtant par des personnalités aussi diverses que François Pinault, Dominique Perben ou François Berléand. Tous ces gens ne seraient-ils que des inconscients incapables de déceler l’intention perverse cachée dans ce texte? Ou bien seraient-ils eux-mêmes coupables de nourrir quelque intention malveillante à l’égard d’une religion de paix et de ses croyants, qu’on voudrait implicitement exclure de la communauté nationale?

Tel est bien le nœud du problème: à chaque fois que des voix s’élèvent, les plus diverses possible, pour tenter de sortir du déni, de nommer enfin l’innommable et de poser les bases d’un rassemblement, de doctes esprits s’emploient à vider le message de sa substance et à détourner le débat. Michel Wieviorka parle d’un manifeste «partiel et partial»: un antisémitisme «connu depuis un bon quart de siècle» et «déjà dénoncé d’abondance». Circulez, il n’y a rien à voir, ni surtout à dire. Puisqu’on en a déjà parlé, n’est-ce pas, on ne va pas y revenir… D’autant qu’à nommer cet antisémitisme islamiste, on en oublierait l’antisémitisme traditionnel européen… Comprenez, le véritable danger en France, c’est la republication de Céline et Maurras. Mohamed Merah avait trop lu Rebatet.

On peut ne pas juger indispensable la publication des pamphlets antisémites de Céline et, pour autant, voir dans les arguments de Michel Wieviorka une brillante façon de noyer le poisson. La même dont use Emmanuel Macron, qui, depuis les États-Unis, a déclaré qu’«il y a deux racines de ce nouvel antisémitisme. La première est liée à l’importation du conflit entre Israël et la Palestine (…). La deuxième racine est une sorte d’ancien antisémitisme français, qui existait au début du siècle et qui reprend de l’ampleur».

Cette chronique alerte depuis des années contre la résurgence de l’antisémitisme, contre les «mort aux Juifs!» entendus dans les rues de Paris et contre la jonction, réalisée lors de la manifestation «Jour de colère» le 26 janvier 2014, entre un antisémitisme d’extrême droite, version soralienne, et un antisémitisme d’extrême gauche, camouflée derrière l’antisionisme. Mais la réponse présidentielle est un peu courte. Ou plutôt, elle cherche délibérément à construire un balancement qui n’existe pas en France pour mieux escamoter le débat lancé par le Manifeste de Philippe Val.

Et l’on aimerait entendre des voix s’élever contre la politique insupportable, mais aussi suicidaire, de la droite israélienne, qui grignote les Territoires palestiniens

On ne peut, bien sûr, négliger le fait que le conflit israélo-palestinien constitue dans le monde un abcès de fixation. Et l’on aimerait entendre des voix s’élever contre la politique insupportable, mais aussi suicidaire, de la droite israélienne, qui grignote les Territoires palestiniens jusqu’à rendre impossible désormais une solution à deux États. Suicidaire, car Israël, avec des citoyens de seconde zone, ne serait plus l’État démocratique de ses origines. Il fut un temps, au début des années 2000, où des intellectuels français faisaient vivre sur ce sujet un indispensable débat. Leur silence laisse croire à une unanimité qui nourrit le ressentiment et repousse l’antisionisme dans les franges de l’antisémitisme.

Pour autant, la seule «importation du conflit entre Israël et la Palestine» ne suffit pas à raconter ce qui se passe en France et dans le monde. La gangrène d’un islamisme qui impose partout une lecture littéraliste du Coran – et c’est bien la lettre du Coran, n’en déplaise à Dalil Boubakeur, mais aussi la Sîra et les hadiths, toute la tradition autour de la vie de Mahomet, qui servent de prétexte aux islamistes – ne peut pas être évacuée si facilement. Moins encore quand l’État qui porte cette vision et finance ses sectateurs, l’Arabie saoudite, noue une alliance dangereuse avec les États-Unis et Israël, et veut entraîner la France dans la dénonciation de l’accord nucléaire avec l’Iran. Mais ce qui se joue dans nos banlieues, et dans la tête de ceux qui basculent dans le délire antisémite, qu’il s’agisse d’assassiner une vieille dame ou de massacrer des enfants de 3 ans devant leur école, n’est qu’en partie déterminé par ces facteurs.

Le ressentiment, la frustration qui voient se coaguler antisémitisme et haine de la France germent dans des esprits culturellement en jachère, livrés à cet obscurantisme contre lequel se sont élevées les Lumières. Le Manifeste contre l’antisémitisme ne prétend nullement, comme s’en émeuvent 30 imams qui ont réagi dans Le Monde , que seul un musulman qui s’éloignerait de sa religion pourrait être pacifiste. En revanche, il appartient à l’école – et, dans l’idéal, aux représentants des religions – d’enseigner la différence entre l’ordre des croyances et celui des savoirs. De quoi permettre à un jeune musulman de ne pas considérer comme une vérité le caractère incréé du Coran, et donc d’entrer dans une forme de distance qui articule l’identité du citoyen et celle du croyant. Les imams français n’ont visiblement pas encore envie d’affronter ces difficultés. L’école non plus, quand le président lui-même y prône «la bienveillance et l’ouverture» plutôt que le savoir et l’exigence. Les intellectuels encore moins, dont la grande angoisse est de passer pour islamophobes. Continuons donc de débattre de la réédition de Céline ou de l’antisémitisme en Hongrie, jusqu’au prochain drame.