Erdogan compromet-il la réconciliation israélo-turque ?

Recep Tayyip Erdogan excelle dans l’art de la provocation, toujours prompt à tester la résistance de ses partenaires, alliés ou amis. Cette fois, c’est à Israël que le président turc s’en est pris, moins d’un an après l’accord de réconciliation laborieusement conclu entre les deux pays. Ce rapprochement avait permis de recoller les morceaux d’une relation rompue en 2010, suite à l’assaut des commandos israéliens contre le Mavi-Marmara.

Lundi 8 mai, dans le cadre d’une conférence sur la Palestine à Istanbul, Erdogan a critiqué le traitement « raciste et discriminatoire » des Palestiniens par Israël et « l’occupation quotidienne de Jérusalem », qui « est une insulte pour nous ». Convaincu de la « responsabilité historique » de la Turquie au Moyen-Orient, il a invité « des centaines de milliers de musulmans du monde entier » à se rendre à la mosquée Al-Aksa en soutien au peuple palestinien. Puis, après avoir reçu le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Rami Hamdallah, il a exhorté les Etats-Unis à renoncer au projet d’installation de leur ambassade à Jérusalem, tout en appelant à la création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale.

Le ministère des affaires étrangères israélien a immédiatement réagi : « Ceux qui violent systématiquement les droits de l’homme dans leur propre pays ne devraient pas donner des leçons à l’unique vraie démocratie de la région ». « Il est étonnant qu’Erdogan, dirigeant d’un Etat qui a occupé Jérusalem pendant quatre cents ans, veuille nous donner des leçons sur la façon de gérer notre ville », a déclaré Nir Barkat, le maire de Jérusalem.

Il ne s’agit pas là du premier couac entre la Turquie et Israël depuis le 26 juin 2016. Au mois de février, l’arrestation du directeur de la branche gazaouie de l’Agence turque de développement et de coopération internationale (TIKA), Muhammad Murtaja, accusé par le Shin Bet de détournement de fonds au profit de la branche armée du Hamas, avait créé un froid. Mehmet Kaya, le directeur de la fondation turque IHH, n’a finalement pas été inquiété et Israël a tôt fait de ménager la Turquie.

Le Hamas constitue un élément perturbateur dans la relation entre les deux pays car le président turc considère qu’il n’est pas « une organisation terroriste mais un mouvement politique issu de la résistance », comme il l’a déclaré lors d’une interview donnée à la deuxième chaîne de télévision israélienne en novembre 2016. Il a aussi voulu rappeler que ni Israël ni l’autorité palestinienne n’avaient intérêt à ignorer son protégé. Du reste, Khaled Mechal et Ismaïl Haniyeh, respectivement l’ancien et le nouveau chef de l’organisation, sont les hôtes réguliers des congrès de l’AKP à Ankara. D’autre part, par ses propos incendiaires à l’égard d’Israël, Erdogan a voulu fédérer les milieux islamistes turcs qui ont voté non au référendum du 16 avril sur le renforcement de ses pouvoirs.

Toutefois, le président turc n’a aucun intérêt à remettre en cause le partenariat stratégique entre Israël et la Turquie, surtout depuis la découverte du gisement Leviathan qui pourrait entrainer la mise en place d’un gazoduc sous la Méditerranée pour acheminer le gaz naturel des côtes israéliennes jusqu’au terminal turc de Ceyhan et ensuite vers l’Italie.

Si certains commentateurs israéliens sont persuadés qu’Erdogan va multiplier les déclarations anti-israéliennes dans les prochains mois, contraignant Netanyahou à lui répondre, et le confortant ainsi dans une stature de leader intransigeant du monde musulman, le gouvernement israélien est conscient que cette stratégie turque n’a que des visées politiques internes.

Docteur en science politique, spécialiste du Proche-Orient et des questions de Défense, Sarah Perez est chercheur et consultante risque-pays. Elle est l'auteur de Iran-Israël: une guerre technologique, Les coulisses d'un conflit invisible.