Moyen-Orient: le front anti-Iran se lézarde (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Même les Émirats arabes unis, pourtant alliés proches de Donald Trump, s’opposent à une action militaire.

Une semaine bientôt après deux attaques de tankers en mer d’Oman imputées à l’Iran par Washington, les partisans d’une riposte militaire contre Téhéran se font rares. Les Émirats arabes unis (EAU), alliés de Donald Trump dans sa politique de «pressions maximales» contre l’Iran, s’opposent à un conflit armé avec la République islamique. «Les Émirats travaillent dur pour une désescalade de la situation. La région ne peut pas se permettre une guerre, affirme au Figaro Anwar Gargash, le secrétaire d’État en charge des Affaires étrangères. Nous devons examiner la situation avec sagesse et trouver des moyens politiques qui répondent aux vraies inquiétudes que nous affrontons tous», recommande-t-il.

«Pour la première fois, les deux alliés laissent entendre une différence»

Un expert du Golfe d’Oman

L’Arabie saoudite, de son côté, souffle le chaud et le froid. D’un côté, le Conseil des ministres présidé par le roi Salman a appelé, mardi, à une «riposte décisive» aux menaces qui pèsent sur les approvisionnements de pétrole. De l’autre, le prince héritier Mohammed Ben Salman, très proche de la Maison-Blanche, déclare qu’il «ne veut pas la guerre», tout en accusant explicitement l’Iran d’être derrière les attaques de la semaine dernière. Riyad campe sur une position plus dure qu’Abu Dhabi. «Pour la première fois, les deux alliés laissent entendre une différence», relève un expert du Golfe. «Est-ce un jeu de rôles, ajoute cette source, nous n’en savons rien.» La disparition mystérieuse d’un tweet du chef de la diplomate émirienne sur la chaîne de télévision à capitaux saoudiens al-Arabiya samedi au lendemain des attaques alimente en tout cas ces soupçons de divergences.

Depuis les premières attaques de tankers, fin mai, Abu Dhabi a tenu à prendre son temps. «Dans les conclusions de leur première enquête, les Émirats ont parlé d’un État mais ils ne l’ont pas cité, relève l’expert. Ils ne veulent pas envenimer les choses, d’autre part, si c’est l’Iran, ils ne savent pas quelle faction en est responsable.»

«Il faut en finir avec cette guerre»

La déstabilisation du Golfe, consécutive à une frappe ciblée américaine contre un site nucléaire iranien par exemple, est la hantise des EAU. «Tout leur modèle économique repose sur une stabilité, commente un expatrié à Dubaï, qui constate que des magasins dans les immenses centres commerciaux de la ville monde ont déjà fermé. Ils ont 80% d’étrangers, ils ont le projet d’Exposition universelle Dubaï 2020, et puis les Émirats sont déjà engagés sur d’autres fronts», ajoute-t-il.

«Les Émirats ont parfois l’impression de s’être fait avoir par les Saoudiens»

Un diplomate français

Le principal de ces fronts est le Yémen. Alors que leur allié saoudien bombarde des positions des rebelles houthistes appuyés par l’Iran, les Émirats sont les seuls ou presque à combattre au sol les insurgés. Ils ont payé un tribut élevé en pertes humaines. Dans certains petits émirats qui fournissent la plupart des soldats engagés dans cette sale guerre, une certaine grogne est perceptible. «Il faut en finir avec cette guerre», confie au Figaro un militaire émirien. «Les Émirats ont parfois l’impression de s’être fait avoir par les Saoudiens», renchérit un diplomate français.

Contrairement à l’Arabie saoudite, les Émirats ne sont pas favorables à un changement de régime en Iran. «Ils sont sur la ligne Trump d’un changement de comportement du régime, mais pas sur la ligne Bolton de renversement de la République islamique», précise le diplomate. «Les Émirats étaient d’accord avec la décision de Trump de se retirer de l’accord nucléaire, car ils n’étaient pas contents de voir que l’accord ne prenait pas en compte l’ingérence iranienne dans les pays arabes et les menaces posées par leurs missiles balistiques», décrypte ce diplomate. «En temps clair, quand je suis au sommet de la tour Khalifa à Dubaï (la plus haute du monde à 663 mètres, NDLR), je vois l’Iran», confie le ministre Anwar Gargash, pour bien illustrer la menace que représente Téhéran pour son pays. Or, avertit un chercheur iranien joint au téléphone à Téhéran, avec ces attaques, «la République islamique chercherait à affaiblir les alliés régionaux des États-Unis dans le Golfe, avant de s’en prendre ensuite aux intérêts américains en Afghanistan et en Irak».

Une vidéo «non conclusive»

Ces attaques répétées de tankers auront pour conséquences de faire monter les prix du pétrole, ce qui ne peut que contrarier la politique économique de Donald Trump. Tout en se défendant d’être à l’origine de l’escalade de la tension, l’Iran a fait monter la pression en annonçant qu’il dépasserait dans dix jours le plafond d’uranium faiblement enrichi qu’il est autorisé à stocker en vertu de l’accord de 2015. Et, d’ici-là, Téhéran renvoie la balle dans le camp des Européens, qui peuvent encore, selon Téhéran, «sauver» cet accord. Mardi, le président Hassan Rohani a, lui aussi, affirmé que l’Iran «ne voulait pas la guerre». Mais en réaction aux menaces iraniennes de sortir de l’accord de 2015, les États-Unis ont décidé de renforcer encore leur dispositif militaire au Moyen-Orient par l’envoi de 1000  hommes supplémentaires à «des fins défensives», selon le Pentagone. Après les précédentes attaques de tankers, Washington avait déjà envoyé 1000 militaires dans le Golfe. De son côté, Emmanuel Macron a appelé les Iraniens à la «patience» et à être «responsables» en ne sortant pas de l’accord nucléaire.

Pour prouver au monde que c’est bien l’Iran qui est derrière les attaques de la semaine dernière, le Pentagone a rendu publiques onze photos montrant notamment un objet métallique circulaire de près de huit centimètres de diamètre attaché à la coque du pétrolier japonais ciblé, et présenté comme un des aimants ayant permis de poser la mine non explosée que Washington accuse les Iraniens d’avoir retirée après l’incident du 13 juin. Le Pentagone avait déjà diffusé une vidéo montrant, d’après lui, une équipe d’Iraniens enlevant une mine ventouse du tanker visé. Mais à l’image de ce haut gradé français interrogé par Le Figaro, la plupart des experts à travers le monde avaient jugé cette vidéo «non conclusive». Seule la Grande-Bretagne s’était dite «quasiment sûre», sur la foi de ses propres renseignements, que l’Iran était derrière ces dernières attaques. Bref, si de nombreux pays considèrent que l’Iran est probablement responsable des attaques de tankers, très peu sont prêts à soutenir les États-Unis dans une frappe contre l’Iran. Frappes qui auraient des conséquences désastreuses sur une région déjà en proie à l’instabilité.