Moscou prêt à pousser l’Iran à se retirer du sud de la Syrie (Hélène Sallon – Le Monde)

Israël a fait de la présence iranienne en Syrie une ligne rouge. La Russie cherche à éloigner son partenaire de la zone frontalière pour éviter une escalade avec l’Etat hébreu.

La volonté affichée par le président Bachar Al-Assad de reprendre le contrôle des territoires tenus par l’opposition dans le sud de la Syrie, après s’être rendu totalement maître de la région de Damas le 21 mai, a ouvert d’intenses tractations diplomatiques pour obtenir le départ des forces affiliées à l’Iran dans cette région. A Moscou comme à Washington, la crainte est grande qu’une bataille dans cette « zone de désescalade » et une consolidation des forces iraniennes et du Hezbollah libanais à la frontière avec Israël ne mènent à une confrontation entre l’Etat hébreu et l’Iran.

Après les menaces lancées vendredi 25 mai par Washington, allié aux rebelles syriens, de prendre des « mesures fermes et appropriées » en cas de violation de la trêve dans le Sud syrien, la Russie, alliée du régime de Damas, a pour la première fois affiché sa volonté de pousser l’Iran à un retrait. Lundi 28 mai, le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a déclaré que seule l’armée syrienne devait être présente à la frontière avec Israël et la Jordanie. Une position qu’il a réitérée, mercredi, estimant que le retrait de toutes les forces non syriennes de la frontière avec Israël devait avoir lieu « dès que possible », a rapporté l’agence officielle russe TASS.

La Russie semble déterminée à faire respecter l’accord de désescalade dans le Sud passé en juillet 2017 avec les Etats-Unis, en coordination avec la Jordanie, et depuis resté lettre morte. Outre un cessez-le-feu entre les forces du régime et les rebelles, les deux puissances s’étaient entendues pour que l’Iran et les milices chiites qui lui sont affiliées se tiennent à 5 kilomètres de la ligne de contact, soit de 5 à 20 kilomètres de la frontière avec Israël. Cette zone tampon, en deçà des exigences israéliennes, n’a pas été respectée depuis.

« Pas encore d’accord »

Les frappes menées le 10 mai par Israël contre des cibles iraniennes en Syrie, en représailles à un tir de roquettes nourri contre ses positions militaires dans le Golan, sont un dangereux précédent. La Russie craint qu’une nouvelle escalade menace la stabilité du régime de Bachar Al-Assad, auprès duquel elle est militairement engagée depuis l’automne 2015. Moscou entend aussi obtenir le retrait des troupes américaines stationnées avec des forces rebelles dans la base d’Al-Tanaf, dans le Sud syrien. « Le retrait de toutes les forces non syriennes doit être mené sur une base mutuelle, cela doit être à double sens », a précisé M. Lavrov, lundi.

Mercredi 30 mai, le vice-ministre russe des affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a annoncé qu’une réunion entre représentants russes, américains et jordaniens se tiendrait à Amman. Il n’a pas exclu qu’elle se tienne au niveau ministériel, comme le propose la Jordanie. Selon une source officielle jordanienne, citée par l’agence Reuters, « une convergence de vue » existe entre les trois pays sur le maintien de la zone de désescalade.

« Il n’y a pas encore d’accord définitif mais ses contours émergent »,estime l’ancien ambassadeur américain pour la Syrie, Robert Ford, dans une note pour le think tank Middle East Institute. Ils incluent, selon lui, la réaffirmation du contrôle gouvernemental sur les zones tenues par l’opposition, avec le maintien de l’administration locale ; le retrait des milices pro-iraniennes du Golan et du sud-ouest de la Syrie ; et le déploiement d’unités du régime à la frontière avec Israël. Selon l’ancien diplomate, un accord reste à trouver avec les groupes rebelles, notamment sur le contrôle des points frontaliers entre la Jordanie et la Syrie.

Cet accord est loin de satisfaire Israël. A une semaine d’une tournée européenne, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a martelé ses « lignes rouges » et sa détermination à « les mettre en œuvre sans compromis »« Un retrait iranien du seul Sud syrien ne suffira pas. Les missiles de longue portée que l’Iran emmagasine en Syrie nous menaceront au-delà des quelques kilomètres de portée du Sud syrien. L’Iran doit quitter la Syrie », a-t-il affirmé mardi. Cette éventualité est rejetée par Téhéran, qui justifie sa présence par la demande de Damas. En visite à Moscou jeudi, le ministre de la défense israélien, Avigdor Lieberman, espère gagner son homologue russe aux vues maximalistes de son pays.

« Les Russes ont-ils les moyens de tenir les Iraniens à distance ? Les Israéliens sont dubitatifs. Et c’est pour eux une solution médiane. Ils espèrent que les sanctions américaines [après la sortie par Washington de l’accord nucléaire] affaibliront l’Iran en interne, réduiront ses capacités de financement et donc d’extension au Levant », analyse Fabrice Balanche, chercheur associé à l’Institut Hoover de l’université Stanford. « Les Iraniens vont reculer provisoirement, conforter leur emprise en Syrie avant de passer à une nouvelle offensive. Ils n’ont pas intérêt à la confrontation avec Israël et comprennent qu’avec cette administration américaine il vaut mieux faire profil bas », ajoute l’expert.