Qui est Mohammed Ben Salman, le nouveau prince héritier saoudien ?

Par Le Monde – Benjamin Barthe


Le roi Salman a décidé de bouleverser l’ordre de succession du royaume pour promouvoir son fils âgé de 31 ans surnommé « MBS ».

Coup de tonnerre en Arabie saoudite. En pleine crise avec le Qatar, le royaume bouleverse son ordre de succession. Dans un décret publié mercredi 21 juin à l’aube, le roi Salman a promu son fils, le très ambitieux ministre de la défense Mohammed Ben Salman, 31 ans, au poste de prince héritier, en remplacement du ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef, 57 ans, qui a été relevé de toutes ses fonctions.

Jusqu’alors vice-prince héritier, Mohammed Ben Salman, surnommé « MBS » dans les milieux diplomatiques, devient également vice-premier ministre, tout en conservant son portefeuille de la défense. Ce spectaculaire remaniement est l’aboutissement logique de la montée en puissance, depuis deux ans, de MBS dans l’appareil d’Etat saoudien.

En plus de ses attributions dans le domaine militaire, qui l’ont conduit à lancer la guerre au Yémen, le jeune trentenaire a la haute main sur les affaires diplomatiques et économiques les plus sensibles. Il est notamment à l’origine d’un vaste plan de réformes, Vision 2030, destiné à rompre la dépendance du pays au pétrole et à desserrer l’emprise des religieux sur la société.

La réorganisation de la succession royale consacre la marginalisation définitive de Mohammed Ben Nayef, dit « MBN », le « monsieur contre-terrorisme » du royaume, qui s’est montré incapable de résister à l’ascension de l’impétueux MBS. Au ministère de l’intérieur, il est remplacé par un jeune prince peu connu, Abdel Aziz Ben Saoud Ben Nayef, lointain parent du prince Nayef, qui a lui même détenu ce portefeuille pendant de nombreuses années.

« Princes frustrés »

Ce changement dans un ministère aussi important, dont Mohammed Ben Nayef avait fait son fief, lève le dernier obstacle sur le chemin de MBS. La confiance semble-t-il absolue que lui voue le roi, âgé de 81 ans et diminué physiquement, fait que ce jeune trentenaire, que personne ou presque ne connaissait il y a trois ans, dispose désormais, de facto, des pleins pouvoirs en Arabie saoudite.

Soucieuse de donner l’apparence d’une transition en bon ordre, la monarchie a fait diffuser à la télévision, aussitôt après la publication du décret, des images du nouveau dauphin, recevant l’allégeance de MBN, son rival malheureux dans la course au trône. Dans le même esprit, l’agence de presse saoudienne a fait savoir que la décision du roi avait été entérinée par 31 des 34 membres du Conseil d’allégeance.

Cet organe créé par le roi Abdallah, le prédécesseur de Salman, composé de représentants des principales branches de la dynastie Al-Saoud, est chargé de superviser les processus de succession au sein du royaume. C’est la première fois que le pouvoir communique le résultat de ses délibérations, tenues jusqu’à présent secrètes.

Celles-ci se sont déroulées dans la nuit de mardi à mercredi, dans un palais de La Mecque, la ville sainte où l’élite du royaume a l’habitude de séjourner à l’approche de l’aïd, la fête de la fin du Ramadan, qui doit débuter dimanche. « C’est une première, c’est l’indice d’un début d’activité politique au sein de la famille royale », fait remarquer un très bon connaisseur du fonctionnement de la monarchie saoudienne, basé à Riyad.

Même si l’on ne sait rien des conditions dans lequel il s’est déroulé, ce vote devrait permettre au clan Salman, désormais tout-puissant, de parer sa décision des atours de la légalité. Et de faire taire ceux des princes, au sein de la dynastie, qui restent réservés, voire critiques, envers le phénomène MBS.

« Il n’a pas conquis toute la famille régnante, confiait récemment un diplomate occidental, habitué des jeux de pouvoir de Riyad. Il est populaire auprès des jeunes et de l’élite libérale, qui applaudissent ses réformes. Mais une partie des milieux d’affaires reste dans l’expectative. Et au-delà des princes frustrés, que son ascension expresse a mis sur la touche, certains s’inquiètent de voir autant de pouvoir sur les épaules d’un garçon de 31 ans. »

Baronnies démantelées

Sa marche vers le trône commence le 29 avril 2015, lorsque son père le promeut vice-prince héritier. Il récupère alors le titre de Mohammed Ben Nayef, qui devient dauphin à la place du prince Moukrin, écarté d’un coup de stylo. Un geste rétrospectivement annonciateur de la révolution de palais qui vient de se dérouler. Le monde avait découvert MBS quelques semaines plus tôt, en janvier, à l’avènement au pouvoir de son père, qui l’avait nommé, à la surprise générale ministre de la défense.

Le jeune homme présente une stature imposante et un visage marmoréen, mangé par une grosse barbe noire, qui dissimule quelques tics nerveux. Son bagage universitaire se limite à une licence en droit et son expérience politique à un poste de conseiller de son père, au gouvernorat de Riyad d’abord, puis au ministère de la défense. Mais dans un pays aussi légitimiste que l’Arabie saoudite, le fait d’avoir l’oreille du souverain lui confère un pouvoir et une aura immédiats.

Son ascension est facilitée par une mutation profonde du système politique saoudien. Le principe de collégialité en vigueur sous le roi Fahd (1982-2005) cède la place à une centralisation autoritaire. En dix ans, les baronnies détenues par quelques lignées phares, comme les Fayçal aux affaires étrangères, les Sultan à la défense, et les Mansour aux affaires municipales, ont été démantelées. Ne restent plus que le clan des Salman et celui des Nayef, représenté par le ministre de l’intérieur, Mohammed Ben Nayef.

On parle alors des « Mohammedeïn », les « deux Mohammed », pour désigner la direction à deux têtes dont s’est doté le pays. A MBS la défense et les affaires économiques, via la commission interministérielle pour le développement, à la tête de laquelle il a été nommé. Et à MBN la sécurité intérieure, notamment la lutte contre les djihadistes de l’organisation Etat islamique, qui multiplient alors les attentats dans le royaume.

Fasciné par Poutine

Mais très vite, le premier se détache. La ferveur nationaliste qui s’empare du royaume, lors du déclenchement de la guerre au Yémen, le propulse à la « une » des médias. Il étend son emprise sur les technocrates nommés à la santé, à l’éducation et surtout aux affaires étrangères, comme le montrent ses nombreux déplacements dans les capitales occidentales.

A Washington, il entreprend de séduire l’administration américaine, qui mise plutôt sur son rival, au pedigree antiterroriste très apprécié. A Moscou, il se lie avec Vladimir Poutine, dont la poigne de fer le fascine, en dépit de divergences très importantes, notamment sur le dossier syrien. Même l’indéboulonnable Ibrahim Al-Assaf, ministre des finances depuis vingt ans, passe sous les ordres de l’ogre MBS, que l’on surnomme alors « Mister everything ».

Mohammed Ben Nayef n’est pas de taille à lutter. Ses attributions se réduisent mois après mois, comme une peau de chagrin. Samedi dernier, la tutelle sur le procureur en charge des enquêtes criminelles lui avait été retirée. Son éviction n’était plus qu’une question de timing. La décision est tombée ce mercredi. La voie est dégagée pour le futur roi Mohammed.