Mohammad-Reza Djalili : « L’Iran sera contraint de se rapprocher davantage de la Chine et de la Russie » (Le Monde)

Si Téhéran rejette toute alternative à l’accord sur le programme nucléaire, il n’exclut pas une négociation sur sa politique régionale, estime Mohammad-Reza Djalili, spécialiste de l’Iran, dans un entretien au « Monde ».

Mohammad-Reza Djalili est professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Il vient de publier avec Thierry Kellner, la nouvelle édition mise à jour de « L’Iran en 100 questions », Tallandier, 416 pages, 10 euros.

Les présidents Macron et Trump ont fait état de leurs différences d’approche sur la question de l’accord du 14 juillet 2015 avec l’Iran. Ils ont évoqué un « nouvel accord avec l’Iran » mais pensez-vous qu’ils puissent parvenir à une position commune ?

D’après ce que nous savons jusqu’à présent des discussions entre les deux présidents, en nous référant à leur déclaration commune, il semble que ce soit le président français, en optant pour un « nouvel accord », qui a rapproché sa position de celle de Donald Trump contrairement à ce qu’il avait déclaré dans son interview avec Fox news, le 22 avril où il disait qu’il n’y avait pas de plan B.

Le président Rohani a contesté la légitimité d’un éventuel nouvel accord sur le nucléaire. L’Iran ferme-t-il la porte à toute nouvelle négociation ?

Oui, le président Rohani a contesté par avance la légitimité d’un nouvel accord sur le nucléaire. De fait, il rejette toute « renégociation » d’un accord signé, après plusieurs années de négociations, entre l’Iran, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne, mais cela ne veut pas dire que la République islamique ferme la porte définitivement à toute discussion possible à propos de sa politique régionale.

Justement, l’idée d’élargir à la paix en Syrie les négociations avec l’Iran vous semble-t-elle réalisable ?

Cela ne me semble pas possible dans le contexte actuel, car les principaux responsables pour la politique syrienne du régime iranien sont les Gardiens de la révolution qui estiment qu’ils sont en position de force au Levant et qu’il est contraire à leurs intérêts d’envisager un changement de politique en Syrie et cela en dépit du fait que cette politique est très impopulaire dans l’opinion publique iranienne.

A moins de trois semaines de la date du 12 mai, pensez-vous que le président Macron peut sauver l’accord du 14 juillet, d’autant que la Russie vient de déclarer que celui-ci est « sans alternative » ?

Moscou comme Bruxelles et très probablement Pékin sont d’accord sur le fait qu’il n’y a pas d’alternative à l’accord du 14 juillet 2015. Je ne suis pas vraiment certain que le président Macron puisse sauver cet accord, mais pour avoir une réponse claire à cette question, il faut attendre le 12 mai. En déclarant « On va voir ce que je décide le 12 mai », le président Trump laisse planer le doute sur sa décision. Cependant, si même il choisit de rester dans l’accord, d’autres facteurs que les pressions françaises peuvent motiver sa décision comme les pressions allemandes, britanniques et surtout sa politique à l’égard de la Corée du Nord avec laquelle il veut signer un accord sur le nucléaire. Ses interlocuteurs nord-coréens peuvent douter de la crédibilité de la parole donnée par les Etats-Unis s’ils s’engagent dans un processus alors qu’ils remettent en cause au même moment l’accord avec l’Iran.

Quel sens aurait le maintien de l’accord du 14 juillet avec l’ensemble des signataires sauf les Etats-Unis ?

Pour que le maintien de l’accord nucléaire après le retrait des Etats-Unis soit accepté par la République islamique, il faut deux conditions. En premier, que les cinq autres pays signataires de l’accord avec l’Iran défendent une position commune forte face à l’administration américaine et ensuite qu’ils fassent réellement barrage à l’extraterritorialité des sanctions américaines qui constituent un formidable obstacle au développement de leurs relations économiques avec l’Iran. Il ne faut pas perdre de vue que l’objectif principal de l’Iran en signant l’accord du 14 juillet a été la relance de son économie. Si cet objectif ne peut être atteint, alors Téhéran ne verra pas l’utilité du maintien de l’accord. Dans ces conditions, l’Iran sera contraint de se rapprocher davantage encore de la Chine et de la Russie.

Quel rôle Israël et l’Arabie saoudite jouent dans cette séquence diplomatique ?

L’antagonisme qui oppose l’Iran et l’Arabie saoudite depuis la fondation de la République islamique a pris une ampleur nouvelle ces dernières années suite au renversement de Saddam Hussein en 2003 et au printemps arabe de 2011. Cette situation a abouti finalement, en janvier 2016, à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. C’est dans ce contexte que l’accord du nucléaire a été signé. Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump, Riyad semblait avoir accepté, du bout des lèvres du moins, cet accord, mais depuis lors il y a un très net rapprochement des positions saoudiennes et américaines sur cette question. En ce qui concerne Israël, le gouvernement Nétanyahou a toujours condamné l’accord sur le nucléaire tout en essayant d’influencer l’opinion publique américaine contre cet accord. Mais contrairement à l’Arabie saoudite, il existe en Israël des personnalités, surtout d’anciens membres des services secrets, qui soutiennent l’accord du 14 juillet.