Mohammad Javad Zarif : «Le monde entier reconnaît les efforts de l’Iran contre le terrorisme» (Renaud Girard – Le Figaro)

Le ministre iranien des Affaires étrangères commente, dans un entretien au Figaro, le durcissement des sanctions contre Téhéran.

Né en 1960 à Téhéran, diplômé de deux universités américaines en droit international, Mohammad Javad Zarif est ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran depuis 2013.

LE FIGARO. – Avez-vous été surpris lorsque, le 23 septembre 2018, Federica Mogherini – haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères – a dit que l’UE allait créer un fonds commun de créances, aussi appelé SPV (Special Purpose Vehicle) pour maintenir son commerce avec l’Iran en dépit des sanctions américaines?

Mohammad Javad ZARIF. – Depuis de nombreux mois, nous nous étions préparés nationalement et internationalement à l’hypothèse d’un retrait américain du JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action, l’accord nucléaire international signé à Vienne le 14 juillet 2015, par lequel l’Iran acceptait d’encadrer son programme nucléaire en échange de la levée des sanctions internationales, NDLR). Après tout, Trump l’avait annoncé dans sa campagne électorale. La Russie, la Chine et les trois signataires européens de cet accord (France, Allemagne, Royaume-Uni, NDLR) avaient envisagé toutes les hypothèses. Federica Mogherini est allée très loin pour sauver le JCPOA. Ce SPV est une excellente initiative de l’UE, qui doit cependant encore trouver un État membre acceptant d’héberger cette structure financière de compensation.

La CNPC, compagnie nationale pétrolière chinoise, ne semble pas très pressée de remplacer, dans l’exploitation du gisement de South Pars, la compagnie française Total, partie d’Iran pour échapper aux représailles américaines. La Chine vous laisserait-elle tomber?

De tout temps, y compris pendant la précédente vague de sanctions, la Chine a été un partenaire fiable pour l’Iran. Maintenant, elle a ses propres problèmes, l’Amérique lui livre une guerre commerciale. Nous comprenons que la Chine ait ses priorités. Mais nous attendons d’elle, comme de tous les autres signataires du JCPOA, qu’elle continue à remplir ses obligations et à investir en Iran. Pour la treizième fois, l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne, NDLR) a certifié que l’Iran appliquait entièrement l’accord nucléaire du 14 juillet 2015.

Il ne semble pas que les Russes vous soutiennent beaucoup…

Le Russie est un excellent partenaire commercial et politique pour nous. Elle nous comprend car elle est elle-même victime des sanctions américaines. Les Américains bousculent tous nos voisins pour qu’ils nous boycottent, mais ça n’a pas l’air de marcher.

«On a accusé l’Iran de ne vouloir qu’une solution militaire en Syrie. La vérité est le contraire : nous souhaitons une solution politique, avec de nouvelles élections où tous les Syriens, réfugiés compris, pourront s’exprimer librement»

Mohammad Javad Zarif

Les Russes conditionnent-ils leur soutien au JCPOA à un rapprochement de vos positions sur la question syrienne?

Non. Sur le dossier syrien, nous entretenons une excellente coopération avec les Russes et également avec les Turcs, ce qui nous a permis de réussir là où d’autres ont totalement échoué. Les trois pays s’entendent pour prendre les réalités du terrain telles qu’elles sont, pour rétablir l’unité de la Syrie, pour éliminer les terroristes et pour arrêter définitivement ce bain de sang. J’ai expliqué à nos amis syriens et russes qu’il ne fallait pas que ce soit au prix de nouveaux tués que le gouvernement de Damas reprenne le contrôle de la poche d’Idlib (nord-ouest de la Syrie, NDLR). On a accusé l’Iran de ne vouloir qu’une solution militaire en Syrie. La vérité est le contraire: nous souhaitons une solution politique, avec de nouvelles élections où tous les Syriens, réfugiés compris, pourront s’exprimer librement.

Certains hauts responsables iraniens se sont vantés de ce que l’Iran ait pris le contrôle de quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa). Que répondez-vous aux menaces américaines à ce sujet?

Cette vantardise n’est ni prudente ni correcte. Personne ne peut prétendre contrôler un peuple qui n’est pas le sien. C’est une insulte, à la fois pour les populations arabes concernées et pour les Iraniens. L’Iran ne cherche qu’à avoir de bonnes relations avec ses voisins. La différence entre les Américains et les Iraniens, c’est que nous sommes chez nous au Moyen-Orient. Nous n’avons jamais agressé militairement aucun pays dans cette région. L’Amérique ne peut pas en dire autant. Nous sommes contre les interventions militaires visant à dicter des solutions à des populations étrangères. Nous, nous sommes des facilitateurs, que ce soit en Afghanistan, en Syrie, au Yémen ou en Irak.

Est-ce toujours la politique officielle de l’Iran de «rayer Israël de la carte»?

Le sionisme est un expansionnisme. Les sionistes se sont montrés incapables de demeurer en paix avec leurs voisins. Mais nous n’avons jamais songé ou menacé publiquement d’utiliser la force militaire contre quiconque dans la région. Nous pensons simplement que tous ceux qui vivent en Palestine, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, doivent pouvoir voter pour décider démocratiquement de leur avenir. Les Israéliens font de l’Iran un bouc émissaire ; disent que l’Iran représente une «menace existentielle» pour eux. Nétanyahou a même osé menacer l’Iran depuis la centrale nucléaire de Dimona! Et aucun membre permanent du Conseil de sécurité n’a protesté! Les Israéliens crient au loup pour cacher le fait qu’ils ont édifié un système d’apartheid sur les territoires qu’ils contrôlent.

«Nous sommes militairement présents en Syrie car nous y avons été invités par son gouvernement, uniquement pour y combattre les djihadistes»

Mohammad Javad Zarif

Pouvez-vous comprendre les inquiétudes d’Israël quant à votre déploiement militaire le long de sa frontière?

Nous sommes militairement présents en Syrie car nous y avons été invités par son gouvernement, uniquement pour y combattre les djihadistes. Tout le monde reconnaît la contribution iranienne à la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Nous n’y sommes pas pour d’autres raisons.

Il y a un autre État, créé juste seize ans avant Israël, qui est le royaume d’Arabie saoudite. Est-il, lui, plus légitime qu’Israël?

Ce n’est pas à l’Iran de décider qui doit gouverner la péninsule arabique. C’est à ses populations de décider. Au moins, elles n’occupent pas le territoire des autres, elles! Elles n’ont chassé personne. Nous avons des désaccords avec l’Arabie saoudite. Nous n’entretenons aucune prétention envers son territoire.

La politique iranienne du président Macron repose sur quatre piliers: le JCPOA, les clauses de terminaison de la suspension de l’enrichissement, le programme balistique et la stratégie régionale de l’Iran. Comprenez-vous que les gens puissent redouter l’expansionnisme perse au Moyen-Orient?

«La France et l’Iran sont deux pays visés par le terrorisme. Il est de notre intérêt de coopérer encore davantage dans ce domaine»

Mohammad Javad Zarif

Le président Macron sait que nous ne sommes pas d’accord avec lui. Les clauses de terminaison ne sont pas un sujet car, à la demande de la délégation française, nous avons ajouté au JCPOA un engagement de notre part à ne jamais nous doter de l’arme nucléaire. En termes d’équipement militaire et de déstabilisation de la région, ce n’est pas l’Iran qui peut être critiqué. C’est l’Occident qui a vendu, pour des dizaines de milliards de dollars, des armements à l’Arabie saoudite, qui les utilise pour bombarder la population du Yémen. L’Iran est beaucoup plus raisonnable en termes de dépenses militaires que tous les autres pays de la région. Les Émirats arabes unis dépensent annuellement 22 milliards pour leurs achats d’armements alors que leur population indigène ne dépasse pas un million d’âmes. Le budget militaire de l’Iran, qui a une population de 80 millions d’habitants, tourne autour de 15 milliards de dollars.

Le président Trump a proposé publiquement de dialoguer sans conditions avec votre leader suprême, Ali Khamenei. Pourquoi l’Iran n’a-t-il pas saisi la balle au bond, comme l’a fait la Corée du Nord? Est-ce parce que vous avez des institutions compliquées, où jamais un seul homme ne décide de tout?

Vous voulez dire parce que nous sommes une démocratie et pas une dictature?… Nous avons passé deux ans et demi à négocier le JCPOA avec la délégation des États-Unis d’Amérique. Peu importe à nos yeux que ses dirigeants changent: nous ne reconnaissons que les États, pas les Administrations successives. Cet accord a été sanctuarisé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité, votée par les États-Unis (même pas par nous, qui ne faisons pas partie du Conseil!). Et ensuite, tout d’un coup, les États-Unis se retirent! Nous avons trop de respect pour nous-mêmes pour accepter de négocier dans ces conditions-là.

Emmanuel Macron a dit qu’il se rendrait en Iran, quand les circonstances le permettront. Êtes-vous prêts à rendre le contexte favorable à une telle visite?

C’est une décision qui appartient au président Macron. Quant à nous, nous voulons accroître le champ de notre coopération avec la France. La France et l’Iran sont deux pays visés par le terrorisme. Il est de notre intérêt de coopérer encore davantage dans ce domaine.