Milchan, l’ami qui peut faire choir Nétanyahou

Ce producteur hollywoodien et ancien du Mossad a offert 180.000 euros de cadeaux au leader israélien.

Si les déboires judiciaires de Benyamin Nétanyahou devaient un jour inspirer un film, il fait peu de doute qu’Arnon Milchan y occuperait une place de choix. Cette figure de Hollywood, qui a produit plus de 130 longs-métrages dont Pretty WomanL.A. Confidential, JFK ou encore Brazil, se flatte d’avoir jadis œuvré à doter l’État hébreu de l’arme nucléaire. Mardi soir, la police n’en a pas moins recommandé son inculpation pour «corruption» dans l’enquête sur les libéralités qu’il est soupçonné d’avoir consenties au premier ministre ainsi qu’à son épouse Sara. À en croire la synthèse établie par les enquêteurs, il leur a offert des bouteilles de champagne rosé, des cigares, des bijoux et des vêtements pour un montant total estimé à 750.000 shekels (environ 180.000 euros). De façon troublante, le rythme de ces cadeaux semble s’être intensifié en 2009 lorsque Benyamin Nétanyahou est redevenu premier ministre.

Milchan, à cette époque, n’en était certes pas à ses premiers pas dans les allées du pouvoir. Né en 1944 à Rehovot, au sud de Tel-Aviv, il fut élevé par un père qui avait bâti sa fortune dans le commerce d’engrais et cultivait ses relations avec les dirigeants du jeune État d’Israël. Adolescent, il croise régulièrement Moshe Dayan et Shimon Pérès. Quelques années plus tard, alors qu’il vient de prendre les rênes de l’entreprise familiale, le jeune homme n’est donc pas surpris lorsqu’on lui propose de donner un coup de main à une unité secrète du ministère de la Défense. Ses relations avec des entreprises étrangères spécialisées dans le commerce de produit chimique, lui fait-on comprendre, pourraient se révéler précieuses. Sa principale mission consistera dans un premier temps à acheter des équipements nécessaires à la fabrication du réacteur nucléaire alors en cours de fabrication à Dimona, dans le désert du Néguev. «Le gouvernement israélien l’a par la suite remercié en lui permettant de travailler comme intermédiaire au service d’entreprises israéliennes et américaines désireuses de nouer des contacts en Iran (avant la révolution de 1979), en Afrique au Sud ou à Taïwan», précise le journaliste Yossi Melman dans le quotidien Maariv.

«Savez-vous ce que c’est que d’être un type d’une vingtaine d’années à qui son pays propose d’être James Bond ?»

Arnon Milchan

Ces états de service, jamais confirmés de source officielle, ont été dévoilés par Arnon Milchan lui-même lors d’un entretien diffusé dans l’émission d’investigation «Uvda» en 2013. «Savez-vous ce que c’est que d’être un type d’une vingtaine d’années à qui son pays propose d’être James Bond?, confie-t-il alors à la journaliste Ilana Dayan. Il y avait de l’action, c’était tellement excitant…» Au sommet de sa carrière, le magnat désormais établi en Californie imagine sans doute qu’il ne risque pas grand-chose à évoquer ainsi ces «exploits» de jeunesse. Mais les autorités américaines s’agacent de ces fanfaronnades et lui font savoir qu’elles ne lui accorderont plus, désormais, que des visas de court séjour. C’est alors, selon les enquêteurs israéliens, que se serait noué le pacte de corruption avec Benyamin Nétanyahou.

Au fil de leurs investigations, les policiers ont appris que le premier ministre est directement intervenu non seulement auprès de l’ex-ambassadeur des États-Unis à Tel-Aviv, Daniel Shapiro, mais aussi du secrétaire d’État John Kerry, dans l’espoir d’aplanir les difficultés d’Arnon Milchan. Ils se sont par ailleurs penchés sur les raisons pour lesquelles M. Nétanyahou a appuyé l’adoption d’une loi accordant une réduction d’impôts aux ressortissants israéliens qui, à l’instar du magnat de Hollywood, envisagent de rentrer au pays après un séjour à l’étranger.

Le premier ministre ne conteste pas ces démarches, mais affirme qu’elles n’ont aucun lien avec les cadeaux reçus de celui qu’il présente comme un vieil ami. En intercédant auprès des autorités américaines, il aurait simplement voulu venir en aide à un citoyen qui a jadis beaucoup donné pour la sécurité de son pays. L’argument n’a pas convaincu pas les enquêteurs, qui rejettent la thèse d’«une innocente relation amicale». Il appartient désormais au procureur général Avichai Mandelblit de trancher entre les deux interprétations.


Dans l’opinion, «Bibi» résiste à la lame de fond des affaires

Benyamin Nétanyahou accuse le coup, mais ne sombre pas. Tel est l’enseignement des premiers sondages réalisés après la publication de recommandations pourtant sévères, mardi soir, par la police israélienne. Selon l’enquête réalisée par la dixième chaîne de télévision, 50 % des sondés appellent certes le premier ministre à démissionner ou se mettre en retrait. Mais son parti, le Likoud, continue de faire la course en tête dans l’hypothèse où des élections seraient organisées dans les prochaines semaines. La coalition actuelle recueillerait alors sensiblement le même nombre de sièges qu’aujourd’hui et Benyamin Nétanyahou serait en position de force pour briguer sa propre succession.

Une autre enquête d’opinion, réalisée pour la Chaîne 2, confirme les grandes lignes de ce résultat. Selon les commentateurs, cette bonne résistance face à la lame de fond des affaires s’explique par un certain fatalisme de l’opinion israélienne, qui s’est habituée à voir ses dirigeants mis en cause dans des affaires de corruption. Malgré ses «casseroles», la base du Likoud persiste visiblement à considérer qu’il n’existe pas d’alternative sérieuse à Benyamin Nétanyahou.