Le malaise des juifs américains face à la politique israélienne (Piotr Smolar – Gilles Paris – Le Monde)

La diaspora prend ses distances avec l’orientation identitaire de l’Etat hébreu.

Les sourires et les applaudissements sont de rigueur. Une nuée d’élus du Congrès et de membres de l’administration de Donald Trump se presse, depuis le 24 mars et jusqu’au 28 mars, à la réunion annuelle à Washington de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), le puissant lobby pro-israélien. Mais cette grand-messe permettant de réaffirmer la solidité des liens entre Israël et les Etats-Unis ne parviendra pas à dissiper un sentiment de malaise. Dans sa majorité, la communauté juive américaine s’éloigne d’Israël, sur un plan politique, à moins que ce ne soit l’inverse.

L’affaire est générationnelle, religieuse et politique. Ce fossé implique des blessures intimes. Un coup important a été porté en juin 2017 lorsque le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a jeté aux orties les termes d’un compromis longuement négocié. Il visait à créer une zone d’accès mixte pour les juifs réformés et conservateurs américains au mur des Lamentations, à Jérusalem. Pour ne pas s’aliéner ses alliés politiques ultraorthodoxes, qui voient dans ces mouvements des formes « dégénérées » du judaïsme, M. Nétanyahou a préféré humilier la diaspora. Thomas Friedman, du New York Times, avait alors signé une chronique amère intitulée : « Israël aux juifs américains : vous ne comptez pas ».

« Bibi » a aussi préservé le monopole du grand rabbinat sur tous les cycles de la vie juive : mariage, divorce, funérailles, conversion. Fin octobre 2018, s’exprimant devant des organisations d’Amérique du Nord, il soulignait le risque d’une « perte d’identité » du peuple juif. Mais ne négligeait-il pas les multiples déclinaisons de cette identité ?

Les jeunes juifs américains, peu sensibilisés aux conditions de la naissance d’Israël après l’Holocauste, se sentent plus étrangers à ce pays que leurs aînés, et plus décomplexés dans leurs critiques. L’Etat hébreu devient un sujet de controverses.

Le fossé ne cesse de se creuser alors même que l’administration de Donald Trump s’aligne comme jamais sur les positions israéliennes. Elle ferme les yeux sur la colonisation, elle transfère sans contrepartie, en mai 2018, l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, reconnue capitale d’Israël. Elle ferme la représentation palestinienne à Washington et coupe sa contribution à l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens. Enfin, le 21 mars, elle a reconnu l’annexion par Israël du plateau du Golan syrien en 1967.

La frustration est palpable

En juillet 2018, l’adoption d’une loi controversée à la Knesset définissant Israël comme Etat juif soulève les réserves du vénérable American Jewish Committee (AJC), fondé en 1906, qui fait part de sa « profonde déception ». Cette loi risque de « mettre en péril l’engagement des fondateurs d’Israël à construire un pays à la fois juif et démocratique », avertit l’AJC.

La frustration est palpable. Un rabbin influent de Washington, Danny Zemel, affiche son désarroi. A l’occasion du discours prononcé dans sa synagogue réformée lors du Yom Kippour, en septembre 2018, il assure que son « amour pour Israël n’a pas diminué d’un iota », mais estime « que le gouvernement israélien actuel a tourné le dos au sionisme ». Dana Milbank, chroniqueur politique au Washington Post, qui fréquente le même lieu de culte, donne un écho aux propos du rabbin, au travers d’un article intitulé « Les juifs américains contemplent Israël avec horreur ».

Un mois plus tard, après le massacre perpétré dans la synagogue Or L’Simcha de Pittsburgh (onze morts), les propos du grand rabbin ashkénaze d’Israël accentuent le malaise. David Lau a refusé d’employer le mot « synagogue », parce que le lieu abrite une congrégation qui n’est pas ultraorthodoxe. Il se borne à lui reconnaître « une profonde dimension juive ».

Puis la politique s’en mêle. En février, l’alliance de Benyamin Nétanyahou avec un groupe d’extrême droite suprémaciste, Otzma Yehudit, provoque la consternation. « Les opinions » de ce parti « sont répréhensibles. Elles ne reflètent pas les valeurs essentielles qui constituent le fondement même de l’Etat d’Israël », assure l’American Jewish Committee. De façon inédite, le 24 février, l’Aipac se dit « d’accord » avec l’AJC sur Twitter. En retour, M. Nétanyahou dénonce « l’hypocrisie » de la gauche, sans citer l’Aipac. Son soutien fidèle, le quotidien Israel Hayom, financé par le milliardaire américain Sheldon Adelson, tonne : « L’Aipac affiche son irresponsabilité en se laissant entraîner dans la mêlée politique. »

« Benyamin Nétanyahou, avec Donald Trump, a volé le rêve juif américain de ce que l’Etat d’Israël est, ou devrait être », affirme Batya Ungar-Sargon, éditorialiste au magazine « Forward »

Pour Batya Ungar-Sargon, du magazine progressiste Forward, qui s’adresse à un public juif, le schisme est sérieux. « Les Israéliens définissent généralement l’identité juive comme une identité nationale : c’est nous contre eux [les Arabes]. La majorité des juifs américains définissent le fait d’être juif comme un ensemble de valeurs libérales, comme l’a montré une étude du Pew Research Center : mener une vie éthique, être soucieux d’égalité et de justice sociale », explique-t-elle.

Le fossé est profond : 77 % des juifs israéliens approuvent la gestion des relations bilatérales par Donald Trump, contre seulement 34 % des juifs américains. Israël est l’un des rares pays où le président des Etats-Unis est populaire, alors que seulement 26 % des juifs américains le soutiennent, selon un sondage de l’AJC.

Longtemps contenue, cette tension ne peut plus être masquée. « Les juifs américains se rendent compte que leur sionisme, principe central de leur identité, est la nostalgie d’un Etat qui n’existe pas pour le moment, déplore Batya Ungar-Sargon. Benyamin Nétanyahou, avec Donald Trump, a volé le rêve juif américain de ce que l’Etat d’Israël est, ou devrait être. Ensemble, ils ont transformé le pays en un Etat ethno-nationaliste où les minorités sont des laissées-pour-compte, ce qui horrifie les juifs américains. »

Lobbying intense

La proximité entre l’administration Trump et la droite israélienne sent le soufre, à long terme. « Cette alliance est examinée d’un point de vue moral aux Etats-Unis, alors que, pour Nétanyahou, il ne s’agit que d’un simple calcul politique », confirme David Makowsky, spécialiste des relations américano-israéliennes au sein du Washington Institute for Near East Policy.

Que Benyamin Nétanyahou, le plus américain des premiers ministres israéliens, soit l’accélérateur de cette cassure avec la diaspora constitue une cruelle ironie de l’histoire. Mais il ne fait que personnifier un dédain assez répandu parmi ceux qui, en Israël, sacrifient à la longue épreuve du service militaire et estiment que les juifs américains n’ont pas une légitimité égale. Cette posture fait peu de cas du lobbying intense exercé par les organisations juives américaines à Washington, en faveur d’un partenariat militaire étroit. Il s’est matérialisé sous la présidence Obama par la signature d’un accord de 38 milliards de dollars (33 milliards d’euros) d’aide à Israël sur dix ans.

Le premier ministre israélien peut compter sur le soutien du Parti républicain, qui lui avait permis de défier le prédécesseur de Donald Trump, en mars 2015, en s’adressant au Congrès pour dénoncer le projet d’accord sur le nucléaire iranien. Cette osmose repose en bonne partie sur l’aile chrétienne évangélique, qui soutient Israël non pas par philosémitisme mais pour des raisons théologiques : il s’agit pour elle d’accélérer le retour sur terre du Messie. Deux pasteurs controversés qui représentent ce courant, John Hagee et Robert Jeffress, ont d’ailleurs assisté à l’inauguration de l’ambassade américaine de Jérusalem, en 2018.

Car Donald Trump a beau vanter un « Jexodus », le ralliement supposé des juifs américains au Parti républicain, l’écrasante majorité de ces derniers continue de voter pour les démocrates, comme l’ont montré les élections de mi-mandat, en novembre 2018. A Washington, l’administration marque très ouvertement son soutien à « Bibi » dans la campagne électorale israélienne qui s’achèvera le 9 avril.

Les participants à la conférence annuelle de l’Aipac tentent de minimiser ces fractures. Ils se sentent plus à l’aise lorsqu’il s’agit de porter des accusations d’antisémitisme contre une nouvelle élue démocrate de la Chambre des représentants, Ilhan Omar, de confession musulmane. Mais ce cas individuel ne peut dissimuler la tectonique des plaques. « Si Nétanyahou fait entrer l’extrême droite dans un gouvernement après les élections, les critiques redoubleront », estime David Makowsky.

Jusqu’à menacer le consensus politique qui a longtemps entouré Israël ? Un sondage du Pew Research Center a montré, en 2018, que 79 % des républicains ont désormais de la « sympathie » pour l’Etat juif contre seulement 27 % des démocrates. Les deux partis partageaient un même niveau d’empathie il y a seulement vingt ans.