L’utilisation périlleuse d’Israël par Donald Trump (Gilles Paris – Le Monde)

Le président des Etats-Unis a suscité le malaise après ses propos sur la « déloyauté » des juifs américains « envers le peuple juif et très déloyaux envers Israël ».

La présidentielle américaine a beau être fixée au 3 novembre 2020, dans plus d’un an, la campagne a d’ores et déjà commencé et fait de premiers dégâts. Le 20 août, Donald Trump a créé le malaise en déclarant, en marge de la réception du président de Roumanie, dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche, que « pour[lui], tout juif qui vote pour un démocrate montre soit un manque total de connaissances, soit une grande déloyauté ». Il a précisé son point de vue le lendemain devant la presse en répétant que de tels électeurs seraient « déloyaux envers le peuple juif et très déloyaux envers Israël ». « Seules les personnes faibles peuvent dire autre chose », a-t-il ajouté.

Les propos présidentiels survenaient après la polémique créée par le refus de l’Etat hébreu, à l’invitation du président des Etats-Unis, d’autoriser la venue de deux représentantes du Congrès particulièrement critiques de la politique israélienne, Ilhan Omar (Minnesota), ancienne réfugiée née en Somalie, et Rashida Tlaib (Michigan). Donald Trump les accuse régulièrement d’antisémitisme, assurant qu’elles sont « le visage » du Parti démocrate sur ce dossier.

Les affirmations du président en disent long sur sa conception étroitement transactionnelle et clanique de la politique. « Aucun président [américain] n’a fait ce que j’ai fait » pour Israël, a assuré Donald Trump le 21 août, citant le déplacement à Jérusalem de l’ambassade américaine, la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le plateau syrien du Golan en violant des résolutions des Nations unies, ou encore sa posture agressive vis-à-vis de l’Iran. Les autorités israéliennes définissant leur pays depuis 2018 comme l’Etat juif, leurs coreligionnaires américains devraient donc mécaniquement concrétiser leur reconnaissance présumée envers le président des Etats-Unis par un bulletin de vote en sa faveur.

Recroquevillement identitaire

Ce faisant, le président des Etats-Unis a recours à un cliché persistant de l’antisémitisme qu’il prétend dénoncer : l’accusation selon laquelle un juif de la diaspora n’est somme toute que l’agent infiltré d’un pays autre que celui dont il possède la nationalité. En la matière, Donald Trump est un multirécidiviste. En avril, devant la Republican Jewish Coalition, un groupe de pression conservateur, il avait présenté le chef du gouvernement israélien Benyamin Nétanyahou comme « [leur] premier ministre ».

Mais le président des Etats-Unis ne réduit pas seulement les juifs américains, très majoritairement démocrates mais naturellement aussi divers dans leurs convictions et dans leurs préoccupations que les autres groupes confessionnels, à leur lien à Israël. Il les subordonne au virage nationaliste pris par ce pays et à une politique radicale qui réduit à néant les dernières chances de compromis avec les Palestiniens. Ce qui inquiète de plus en plus les démocrates. Cette dérive israélienne se double en outre d’un recroquevillement identitaire qui crée le trouble au sein de la communauté juive américaine.

A dire vrai, la politique israélienne de Donald Trump suscite surtout l’adhésion de la frange la plus radicale du courant évangélique protestant qui, lui, le soutient électoralement. Le président des Etats-Unis en a donné une illustration, certainement très involontaire, en partageant sur son compte Twitter les louanges d’un chroniqueur de la chaîne Newsmax qui lui est très favorable, Wayne Allyn Root.

« Trump est le meilleur président pour Israël dans l’histoire du monde. Et le peuple juif l’aime comme s’il était le roi d’Israël. Ils l’aiment comme s’il était la seconde venue de Dieu », a assuré celui qui répand souvent des théories complotistes après des fusillades de masse. Cette seconde venue du Christ ne figure pas dans la religion juive, mais elle est au cœur de la foi évangélique. Une telle comparaison est « blasphématoire », a ajouté en outre dans les colonnes du Washington Post le pasteur Jay Lowder, stupéfait par le silence des voix évangéliques les plus influentes.

Le dernier dégât causé par les déclarations du président est celui qui inquiète le plus les grandes organisations qui œuvrent depuis des décennies pour que la relation avec Israël soit sanctuarisée, préservée des contingences politiques américaines. L’offensive de Donald Trump s’attaque frontalement à cette entreprise en associant le vote démocrate à un vote contre Israël.

« S’il vous plaît, arrêtez »

Pourtant très hostiles au mouvement de boycottage de ce pays que les deux élues empêchées de se rendre dans ce pays soutiennent, des organisations vouées à la défense de la relation israélo-américaine, comme l’American Jewish Committee (AJC) et le puissant lobby pro-israélien American Israel Public Affairs Committee (Aipac) avaient déploré l’interdiction israélienne poussée par Donald Trump.

L’AJC a de nouveau réagi après son chantage à la loyauté. « Les juifs américains – comme tous les Américains – ont des opinions politiques très diverses. Votre évaluation de leurs connaissances ou de leur loyauté, en fonction des préférences de leur parti, est source de division, de manque de respect et importune. S’il vous plaît, arrêtez », a-t-elle commenté. « Il est plus que temps de cesser d’instrumentaliser les juifs à des fins politiciennes », a ajouté Jonathan Greenblatt, le directeur de l’Anti-Defamation League.

Après les admonestations de Donald Trump, le président israélien, Reuven Rivlin, s’est entretenu avec la speaker (présidente) démocrate de la Chambre Nancy Pelosi, avec le souci de préserver ce lien. Benyamin Nétanyahou, lui, est resté silencieux.