L’offensive contre les rebelles du sud de la Syrie place la Jordanie et Israël sous pression (Piotr Smolar et Benjamin Barthe – Le Monde)

Le royaume hachémite et l’Etat hébreu refusent d’ouvrir leur frontière aux dizaines de milliers de civils qui fuient les bombardements de Damas et Moscou.

En voiture, en camion, à moto, en tracteur ou même à pied : qu’importe le moyen. Pour les habitants de la région rebelle de Deraa, dans le sud-ouest de la Syrie, soumise à une violente offensive des forces progouvernementales, l’urgence est de fuir. Les bombardements, qui, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, ont causé une centaine de morts en dix jours, ont jeté sur les routes des dizaines de milliers de personnes.

Le régime syrien est déterminé, avec l’aide de son allié russe, à reprendre le contrôle de la zone de Deraa, qui forme avec la poche d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, les deux derniers bastions de l’insurrection anti-Assad. La majorité des déplacés se massent à proximité de la frontière jordanienne ou du plateau du Golan, dont une partie est annexée par Israël, dans l’espoir d’échapper aux violences. Cet exode met sous pression ces deux pays voisins de la Syrie, qui refusent d’ouvrir leur frontière, au risque de déclencher une nouvelle catastrophe humanitaire.

« J’ai traversé la campagne au nord-est de Deraa et je n’ai vu que des villages fantômes, marqués de destructions, raconte Mahmoud, ingénieur pour une ONG humanitaire. L’attaque du régime a été d’une magnitude jamais vue jusque-là dans le sud de la Syrie. Il y a eu des centaines de frappes en quelques jours. Les villageois et les combattants ont souvent fui en même temps. »

Peur d’une nouvelle hécatombe

Comme à Alep et dans la Ghouta orientale (banlieue de Damas), deux autres places fortes de la rébellion, reconquises respectivement en décembre 2016 et en avril de cette année, Damas et Moscou concentrent leurs coups sur les infrastructures civiles. Selon le bureau humanitaire des Nations unies, la plupart des établissements médicaux ont cessé de fonctionner, soit parce qu’ils ont été bombardés, soit parce qu’ils redoutent de l’être. A Kerak et Maliha, deux bourgades agricoles des environs de Deraa, près de la moitié des habitations ont été détruites ou endommagées par des frappes.

La région étant rurale, avec un habitat très dispersé, les bombardements, bien qu’intensifs, sont pour l’instant moins meurtriers que dans la Ghouta, un terrain périurbain, où près de 1 600 personnes ont péri en huit semaines de combats. La peur d’une nouvelle hécatombe occupe cependant tous les esprits. Jeudi 28 juin, après que 17 personnes dont 5 enfants, qui s’étaient réfugiés dans le sous-sol d’une maison, ont péri dans un raid aérien visant la localité d’Al-Mseifra, à l’est de Deraa, des milliers d’autres familles ont pris la fuite.

Selon un décompte de l’ONU, le nombre de déplacés atteignait 160 000 vendredi 29 juin, contre 60 000 deux jours plus tôt. Cette nouvelle estimation représente 20 % de la population du territoire rebelle, qui est situé à cheval sur la province de Deraa et le gouvernorat voisin de Quneitra, sur le plateau du Golan. « Les municipalités qui reçoivent des déplacés sont débordées, explique Basel, un autre travailleur humanitaire. Les écoles sont pleines. Dans ma propre maison, nous hébergeons quatre familles de déplacés. Les gens dorment où ils peuvent, dans leurs voitures ou sous les arbres. »

Amman « viole ses engagements internationaux »

Des photos partagées sur les réseaux sociaux montrent des familles éparpillées dans un champ d’herbe, probablement sur le plateau du Golan, occupées à dresser des tentes pour se protéger du soleil. D’autres clichés, pris le long de la frontière jordanienne, montrent des hommes et des femmes marchant sur un chemin de terre, avec des véhicules blindés en arrière-plan.

Arguant du fait qu’elle abrite déjà « 1,3 million de Syriens » – un chiffre que des organisations humanitaires jugent exagéré –, la monarchie hachémite, qui est en proie à de grosses difficultés économiques, a refusé d’accueillir de nouveaux réfugiés sur son sol. Cette position a suscité de nombreuses critiques. L’ONG Amnesty International a estimé qu’en abandonnant « des personnes qui fuient la guerre, dans une situation de vie ou de mort », Amman « viole ses engagements internationaux ».Ancien protecteur des rebelles, à l’armement desquels il a contribué, le royaume a recentré sa position ces dernières années, sous la pression de la Russie. Amman est désormais favorable au redéploiement de l’armée syrienne à sa frontière, dont il espère des retombées commerciales positives, à travers la réouverture du terminal de Nassib.

« NOUS AVONS COMPRIS DEPUIS LE DÉBUT DU CONFLIT QUE LES DEUX PARTIES IMPLIQUÉES(…) N’AVAIENT AUCUNE AFFECTION POUR ISRAËL », YAAKOV AMIDROR, EX-CHEF DU CONSEIL DE SÉCURITÉ NATIONALE ISRAÉLIEN

Israël, pour sa part, n’a jamais accueilli de réfugiés syriens sur son territoire, mettant en avant sa neutralité. « Nous avons compris depuis le début du conflit que les deux parties impliquées, les Alaouites d’Assad et les groupes sunnites (…), n’avaient aucune affection pour Israël »,souligne Yaakov Amidror, ancien chef du Conseil de sécurité nationale. Mais pour éviter tout embrasement de sa frontière avec la Syrie et empêcher notamment que des milices pro-iraniennes ne s’en approchent, l’Etat hébreu a noué des liens avec des communautés du Golan. Baptisée « Bon voisin », cette politique s’est traduite par un accueil de centaines de blessés dans des hôpitaux israéliens, une livraison d’aide humanitaire et un soutien à quelques groupes rebelles, alliés de circonstances.

C’est dans cet esprit que l’armée israélienne a fourni, dans la nuit de jeudi à vendredi, une aide d’urgence aux déplacés du Sud syrien : 300 tentes, 13 tonnes de nourriture, 15 tonnes de produits pour bébés, trois palettes d’équipements médicaux et de médicaments et 30 tonnes de vêtements. De quoi créer une zone humanitaire de facto et soulager ces populations qui manquent de tout, à commencer par l’eau et l’électricité.

Comme son voisin jordanien, Israël semble s’être résolu à voir l’armée syrienne reprendre ses positions sur le plateau du Golan. La priorité absolue, pour l’Etat hébreu, est d’empêcher l’enracinement militaire iranien et des milices chiites en Syrie, un message clairement exprimé à Washington et Moscou. Certains responsables rêvent à la fois d’un éloignement entre Damas et Téhéran et d’un retour à une situation de préconflit dans le Golan. Avant que le soulèvement de 2011 ne chamboule tout, la zone de démarcation israélo-syrienne, héritée de la guerre de 1973, était d’un calme à toute épreuve.