L’Iran veut protéger ses missiles des foudres de Donald Trump

Le ministre français des affaires étrangères, en visite à Téhéran, espère obtenir des concessions sur le programme balistique afin de sauver l’accord nucléaire menacé par Trump. Mais l’Iran en fait un enjeu de sécurité nationale.

Depuis des mois, l’Iran répète officiellement qu’il ne négociera pas pour réduire l’ampleur de son programme balistique. C’est pourtant là l’une des principales demandes que le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, portait à Téhéran les 4 et 5 mars, en préparation d’une possible visite du président Emmanuel Macron. Mais en privé, des officiels iraniens avaient cependant signalé au Monde, bien avant le voyage de M. Le Drian, la possibilité de limiter certains aspects de ce programme.

Pour Paris, il s’agit d’obtenir des concessions qui pourraient dissuader le président américain, Donald Trump, de se retirer de l’accord nucléaire de juillet 2015, qui gèle le programme nucléaire iranien pour au moins dix ans, comme il a promis de le faire d’ici au 12 mai. Pour la plupart des experts en prolifération, il y a urgence : « Créer aujourd’hui une plate-forme pour parler avec l’Iran de ses missiles balistiques est une bonne façon d’apaiser un président américain belliqueux, jusqu’à ce qu’il finisse par se désintéresser du sujet », estime Aaron Stein, de l’Atlantic Council, un think tank américain.

Tests balistiques

La France prend au sérieux les critiques de fond exprimées par la Maison Blanche sur l’accord nucléaire, qui avait laissé de côté la question des « vecteurs » (les missiles), sous la pression de la Russie et de la Chine, cosignataires du « deal » avec Washington, Paris, Londres et Berlin. Entériné par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU, l’accord maintient une interdiction large contre les ventes de missiles à l’Iran, mais il ne proscrit pas explicitement ses tests balistiques, même s’il enjoint à Téhéran de ne pas faire d’essais sur des missiles conçus pour emporter une arme nucléaire.

« Pour la communauté internationale, le problème serait que l’Iran avance sur un autre front (…) et qu’il obtienne la capacité, à terme, de tirer une charge nucléaire », Dina Esfandiary, spécialiste de l’Iran

Le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a dénoncé, dans un entretien publié lundi par le journal Etemad, la position des Européens vis-à-vis de Téhéran. « Pour conserver les Etats-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien, les pays européens sont atteints d’extrémisme, et celui-ci nuira en fin de compte à la politique de l’Europe », a regretté M. Zarif.

« Pour la communauté internationale, le problème serait que l’Iran avance sur un autre front, pendant que son programme d’enrichissement d’uranium demeure gelé, et qu’il obtienne la capacité, à terme, de tirer une charge nucléaire », note Dina Esfandiary, spécialiste de l’Iran au King’s College de Londres.

En cherchant un tel complément à l’accord nucléaire, sans renégocier ce dernier, Paris fait par ailleurs écho aux arguments d’Israël et des monarchies arabes du Golfe, qui se soucient des transferts de missiles conventionnels iraniens vers le Hezbollah libanais et vers les rebelles houthistes du Yémen.

La capacité d’atteindre Israël

De fait, Téhéran dispose de l’arsenal balistique le plus important et diversifié du Moyen-Orient – à l’exception d’Israël, présumé disposer de l’arme nucléaire –, même si l’Arabie saoudite a pu s’équiper auprès de la Chine de missiles d’une portée de 4 000 km. L’Iran y voit un élément essentiel de sa dissuasion, et souligne qu’aucun traité international ne l’oblige à le réduire.

Téhéran s’est convaincu de son utilité durant la guerre que lui a menée l’Irak de Saddam Hussein de 1980 à 1988, avec le soutien de la plupart de ses voisins arabes et plus discrètement de l’Occident : l’Iran n’avait pu forcer l’Irak à cesser de bombarder ses villes qu’en s’équipant de Scud B d’origine soviétique auprès de la Libye, qui mettaient les villes irakiennes à portée de ses tirs.

Ces missiles compensaient la paralysie de l’aviation iranienne, privée depuis la révolution de 1979 de la maintenance de ses fournisseurs occidentaux. Par la suite, l’Iran achètera à la Corée du Nord des Scud B et C d’une portée de 500 km, puis de 1 000 km au milieu des années 1990. Pyongyang avait développé ce dernier missile, le Nodong, afin qu’il soit capable de transporter une charge nucléaire. Téhéran améliorera ce modèle, testant pour la première fois, en 2004, un nouveau missile, le Ghadr, d’une portée de 1 600 km.

Cet engin permet à Téhéran de conserver la capacité d’atteindre Israël depuis un point de lancement situé en profondeur dans son territoire, loin de la frontière irakienne, et donc moins vulnérable à d’éventuelles frappes préventives. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dans un rapport daté de novembre 2011, a exprimé avec un fort degré de plausibilité que l’Iran ait développé la tête de ce missile afin qu’il soit capable de contenir à terme une arme à implosion nucléaire, ce que Téhéran nie.

L’Iran rappelle que ses ingénieurs ne travaillent plus à étendre la portée de ses missiles depuis environ douze ans. Le guide suprême Ali Khamenei avait estimé, fin 2017, que cette portée pouvait durablement être limitée à son seuil actuel de 2000 km. Tous les travaux connus menés à Téhéran visent depuis à en améliorer la précision : un effort qui serait superflu, affirme l’Iran, pour une arme de dissuasion nucléaire. En tirant des missiles Zulfiqar sur des positions de l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie, à l’été 2017, en riposte aux premiers attentats revendiqués par l’EI à Téhéran, le 6 juin, l’Iran entendait ainsi faire la démonstration de ses progrès.

Pour Mark Fitzpatrick, directeur aux Etats-Unis de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), cet argument n’est pas tout à fait convaincant : pour menacer des cibles stratégiques israéliennes, comme le réacteur nucléaire de Dimona, l’Iran aurait besoin de la puissance d’une arme nucléaire conjuguée à un haut degré de précision.