L’Iran s’installe dans une logique de tension, risquée mais calculée (Louis Imbert – Le Monde)

Téhéran semble prêt à se risquer durablement dans l’escalade, même après les sanctions des Etats-Unis contre le Guide suprême et plusieurs hauts gradés.

Le nouveau volet de sanctions décrété par Donald Trump, lundi 24 juin, contre l’Iran et son Guide suprême, Ali Khamenei, a été qualifié de « stérile » par Téhéran, qui dénonce une volonté de « fermer de façon permanente la voie de la diplomatie avec le gouvernement prêt à tout de Trump ». M. Trump a promis des sanctions contre le chef de la diplomatie, Mohammad Javad Zarif, un modéré. « En même temps que vous appelez à des négociations, vous cherchez à sanctionner le ministre des affaires étrangères ! Il est évident que vous mentez », a déclaré, mardi, le président Hassan Rohani.

Mais Téhéran semble prêt à se risquer durablement dans l’escalade en cours avec les Etats-Unis. Jusqu’à provoquer un sentiment de vertige dans la population iranienne, en laissant craindre un dérapage vers une confrontation militaire. Alors que les incidents se multiplient autour du détroit d’Ormuz, et que l’Iran a annoncé sa volonté de rompre ses engagements nucléaires de juillet 2015, le pays s’installe dans une logique de tension, risquée mais calculée.

La presse conservatrice en donne la mesure, en moquant, depuis le 20 juin, la pusillanimité du président des Etats-Unis, Donald Trump, qui s’était résolu in extremis à ne pas répliquer par des frappes aériennes à la destruction d’un drone américain au-dessus du golfe Arabo-Persique. Téhéran a revendiqué ce tir, en affirmant que l’engin avait pénétré son espace aérien.

Une manipulation des « faucons »

Depuis la mi-mai, Washington accuse l’Iran d’avoir saboté six navires pétroliers dans ces eaux stratégiques. Le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné ces attaques, lundi, sans désigner de coupable. Le Royaume-Uni avait quant à lui pointé Téhéran du doigt dès le 20 juin, comme, peu après, la chancelière allemande, Angela Merkel, avec plus de discrétion. Paris ne s’est pas prononcé, disant chercher à prévenir « une surenchère ».

L’Iran voit dans ces incidents une manipulation des « faucons » au sein de l’administration américaine, partisans d’un changement de régime à Téhéran. Ils chercheraient un prétexte à provoquer une guerre, aiguillonnés par leurs alliés régionaux, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Israël. Mais à en juger par les déclarations martiales des forces iraniennes, Téhéran paraît s’accommoder de ces tensions.

« Les dernières semaines montrent que l’Etat iranien est assez tolérant au risque. Le Pentagone perçoit cela comme une énorme erreur : les Iraniens surjouent leur main, ils sous-estiment la capacité de réponse américaine », estime Ariane Tabatabai, spécialiste de l’Iran à la Rand Corporation, un cercle de réflexion lié à l’armée américaine.

Si l’Iran a bien orchestré les attaques de tankers en mer d’Oman – ce qui reste à démontrer –, l’hypothèse d’une provocation perpétrée par des éléments isolés au sein des forces armées semble peu crédible. Une telle décision relève d’instances d’Etat collégiales, qui fixent les orientations stratégiques, et auxquelles participe la hiérarchie des gardiens de la révolution, la principale force du pays.

Une guerre économique

Jouant cartes sur table, le gouvernement iranien assume dans le même temps d’accélérer une autre crise, d’une plus large ampleur. Il a planifié et engagé une escalade sur le dossier nucléaire, en annonçant qu’il commencerait à se dégager de ses obligations en la matière d’ici au 7 juillet. Il promet de relancer ses centrifugeuses, de façon graduée et réversible, si les autres signataires de l’accord de 2015 ne modèrent pas l’effet des sanctions américaines.

Il y a là une logique : l’Iran fait face depuis le retrait américain de l’accord, en mai 2018, à une guerre économique. Ses exportations de pétrole se sont réduites à 300 000 barils par jour, selon deux compagnies spécialisées. Téhéran entend montrer à l’administration Trump et à ses alliés que sa politique de « pression maximale » a un coût, tout comme pour le commerce maritime international et le marché pétrolier.

Cette démarche ne ferme cependant pas la voie à la diplomatie. « Les Iraniens cherchent à se donner les moyens d’arriver un jour à la table des négociations la tête haute : ils pourront affirmer qu’ils n’ont pas plié face à la pression américaine », note Mme Tabatabai. La semaine passée, en conseil des ministres, le président modéré, Hassan Rohani, a ainsi dévoilé une liste de conditions à l’adresse de Washington.

Il exigeait une reconnaissance du régime, déjà en partie acceptée par Donald Trump, qui a souhaité voir le peuple iranien « prospérer » sous sa direction actuelle si un dialogue venait à aboutir. M. Rohani s’est également risqué à demander une levée des sanctions américaines, sans illusion. C’est lui qui avait dirigé les négociations de l’accord de Vienne, qui n’avaient effacé les précédentes sanctions internationales que plusieurs mois après sa signature, en janvier 2016.

Un attentisme désespéré

Pour l’heure, la République islamique cherche surtout à tester la détermination de la Maison Blanche. « Les Iraniens parient que Trump n’ira pas au conflit. S’il bluffe, ils estiment qu’ils trouveront bien une sortie quelque part : une voix de négociation qui ne les condamnerait pas à la guerre ou à l’isolement, à devenir un nouveau Cuba ou la Corée du Nord », note un bon connaisseur du régime. Téhéran note que Donald Trump a cessé de mentionner une liste de douze demandes maximalistes lancées par son administration en 2018. Le président américain dit se soucier avant tout d’un dialogue sur la question nucléaire… soit tout l’enjeu du « deal » honni de 2015.

Par ces provocations et ces appels du pied, Téhéran cherche, in fine, à masquer un attentisme désespéré. Les réserves de la banque centrale iranienne, estimées à 110 milliards de dollars (96 milliards d’euros), dont 50 milliards de dollars en cash, autorisent encore au moins deux ans d’importations d’Etat, malgré les sanctions, et des distributions de biens de première nécessité aux plus pauvres.

C’est assez pour tenir jusqu’à la présidentielle américaine de 2020, seul horizon de l’Etat iranien. Les factions iraniennes espèrent l’arrivée à la Maison Blanche d’un démocrate, plus sensible à leurs vues. Elles laissent à la population le temps de se résigner, dans le cas contraire, à un acte II de Donald Trump.